La lettre du lundi

Trump et Zelensky aux obsèques du pape : drôle d’endroit pour une rencontre

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Trump et Zelensky aux obsèques du pape : drôle d’endroit pour une rencontre

Basilique Saint-Pierre, Rome (Italie), le 26 avril 2025. Les présidents ukrainien Volodymyr Zelensky et américain Donald Trump discutent lors des funérailles du pape François au Vatican. © Ukrainian Presidential/AP/Sipa

« Vous aussi, la photo de Trump et Zelensky assis dans la basilique Saint-Pierre de Rome vous a frappés ? Mais pourquoi, au fait ? Parce que c’était la rencontre de la dernière chance pour l’Ukrainien, à deux doigts de voir son pays lâché par Washington. Parce qu’elle a apparemment fait bouger quelque chose dans l’esprit du président américain. Par sa dimension “productive” d’après la Maison-Blanche, “symbolique” et potentiellement “historique” selon Zelensky. Peut-être. Mais ce que je trouve le plus fascinant, c’est à quel point le contexte d’un événement peut en orienter le sens.

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C’est donc l’histoire de deux gars qui se croisent aux obsèques d’un troisième. Ils n’aimaient pas trop le défunt. François, défenseur des migrants, insupportait Trump. Zelensky était choqué par les propos conciliants du pape envers l’agresseur russe. L’Américain et l’Ukrainien, ni l’un ni l’autre catholiques, se sont rendus à Rome par devoir plus que par affection. Même leur tenue en témoignait. L’Américain arborait un costume et une cravate bleu saphir alors que tout le monde était en noir. L’Ukrainien portait une drôle de tenue militaire et de grosses baskets.

Alors ils en ont profité pour parler de leurs affaires. Avant le début de la cérémonie, ils se sont mis à l’écart et se sont assis sur des chaises pliantes, tout près l’un de l’autre. Il faut dire qu’ils avaient des choses à se raconter. Les négociations pour une paix en Ukraine approchent de leur dénouement. Les États-Unis veulent en finir et décident de tout brader. Ils s’apprêtent à reconnaître l’annexion de la Crimée par la Russie, à interdire à l’Ukraine toute perspective d’adhésion à l’Otan, à reprendre les affaires avec Moscou, sans oublier un accord avantageux d’exploitation des terres rares ukrainiennes. Zelensky avait intérêt à se montrer convaincant. J’ai imaginé leur échange :

— “Expliquez-moi, Monsieur le président, comment Poutine peut prétendre rechercher la paix tout en bombardant les civils.
— Les militaires ont dû décider à sa place ! Ce n’est sans doute pas la faute de Vladimir, qui sait qu’il doit reprendre le business avec nous pour sauver son économie.
— Alors pourquoi gâche-t-il votre plan au dernier moment, s’il veut vraiment la paix ?
— Je vais lui demander. TOUT VA S’ARRANGER !”

Zelensky aura-t-il réussi, en un quart d’heure, à sauver la mise ? Trump s’est en tout cas rapidement fendu d’un message plein de doutes envers son ami Poutine. “Peut-être qu’il ne veut pas arrêter la guerre et qu’il me balade”, a-t-il écrit dans l’avion qui le ramenait aux États-Unis.

Que s’est-il donc passé pour que le président américain accepte de parler d’égal à égal à son homologue et semble enfin entendre ses arguments ? A-t-il été touché par la grâce ? C’est peu probable. La réponse se trouve plutôt dans le contexte de cet aparté. La basilique Saint-Pierre est à la fois un lieu de pouvoir et d’esprit. Au moment où Trump entend mener une politique impériale et où Moscou se rêve en “troisième Rome”, les dirigeants du monde entier se sont retrouvés dans le premier grand empire occidental, la Rome latine, devenue le cœur du catholicisme mondial. Mais cet empire n’est plus que symbolique. D’ailleurs, le pape est mort et le prochain n’a pas encore été désigné. Les présidents américain et ukrainien se sont retrouvés dans un lieu vide de pouvoir. Il ne leur restait à discuter que de l’humain, des morts par les frappes russes. La conjonction de la mise en scène du pouvoir – les Romains savent y faire – et d’un léger souffle de spiritualité chrétienne explique le succès de cette rencontre. Les deux drôles de paroissiens ont (enfin) trouvé un cadre propice à leur discussion.

Or c’est justement cela qui n’augure rien de bon pour la suite. Invité embarrassé à l’enterrement d’un homme qu’il n’appréciait guère, Trump le showman a réussi à attirer l’attention du monde entier grâce à une judicieuse mise en scène. Mais, de retour chez lui, il retrouvera le bureau ovale où il avait tellement aimé agresser Zelensky. On sait que nos positions éthiques dépendent pour beaucoup du moment, du lieu et de la manière dont nous les exprimons. C’est le sillon que creuse un courant philosophique contemporain qu’on appelle le contextualisme moral. Au lieu de suivre des principes intangibles, produits par des normes absolues ou un entendement parfaitement autonome, nos convictions obéissent bien souvent aux aléas de l’ici et du maintenant. Dans un cadre liant puissance et élévation, où la mort d’un pape est censée favoriser la paix et l’égalité entre les êtres, Trump s’est peut-être rendu capable d’écouter les mots désespérés d’un dirigeant qui tente de sauver in extremis son pays.

Mais une chose est certaine : sur son terrain de golf et à la Maison-Blanche, le président américain retrouvera le cadre habituel de sa volonté de puissance. Et je suis malheureusement persuadé qu’il oubliera les paroles entendues dans la basilique. Après tout, ces obsèques étaient surtout pour lui une obligation mondaine. »