La lettre du lundi

Trump-Poutine : la comédie du remariage

Temps de lecture : 3 min

Trump-Poutine : la comédie du remariage

Vladimir Poutine et Donald Trump lors du sommet américano-russe sur l'Ukraine, à la base militaire commune Elmendorf-Richardson à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025. ©Sergey Bobylev/Pool/AFP

« Si vous venez de rentrer de plusieurs semaines de vacance (un mot philosophico-chic pour dire congés payés), vous éprouvez sans doute un sentiment d’inquiétante étrangeté (encore plus chic en allemand freudien : Unheimliche).

Il se peut que vous ayez oublié, comme moi, le code d’entrée de votre immeuble ou perdu l’habitude de traverser la rue. Heureusement quelques échos du monde réel ont permis de ne pas totalement perdre pied durant l’été. En ce qui me concerne, j’avoue avec honte ne pas avoir suivi le podcast haletant de François Bayrou. En revanche je n'ai pas pu décrocher des grandes manœuvres autour d’une improbable paix en Ukraine. C’est comme si j’avais regardé une comédie de remariage entre Trump et Poutine. 

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Cette série dure depuis le mois de janvier. Les “bons moments de télévision”, comme dit le président américain, se succèdent à un rythme soutenu. Trump et Poutine se parlent des heures durant au téléphone, Zelensky se fait étriller à la Maison Blanche, le Kremlin fait traîner les choses, Trump fixe un ultimatum puis en abrège le délai, Poutine est triomphalement reçu en Alaska, les Européens rappliquent avec le président ukrainien, etc. On décortique les images, on commente les déclarations, on espère que cet atroce conflit s’arrête enfin. À la temporalité des combats, des bombardements, des pertes militaires et civiles se substitue une autre histoire. Si l’on est indulgent, on dira que c’est celle de la diplomatie en action. Si l’on est réaliste, on comprend que cette agitation est cousue de fil blanc.

Tout ceci n’est qu’une comédie. Vladimir Poutine n’a pas l’intention de céder quoi que ce soit. Ses équipes ont sous le coude de savants argumentaires et des exigences inacceptables qui leur permettront de tenir des mois et des mois en faisant semblant de négocier pendant que l’armée russe poursuit son offensive. Des soldats européens en Ukraine ? Mais vous n’y pensez pas ! Une armée ukrainienne capable de se défendre ? Et puis quoi encore ! Quant à Donald Trump, il élève prudemment la voix quand il s’aperçoit que le Kremlin se moque de lui et promet des sanctions. Mais il oublie tout pour un rendez-vous avec son homologue goguenard. La visite de ce dernier à Anchorage a été magnifique. Souriant comme jamais, il s’est même offert le luxe d’évoquer, en parlant de l’Alaska (qui a appartenu à la Russie pendant quelques décennies) comme de l’“Amérique russe”. Son interlocuteur n’a même pas réagi. 

Ce film trop long est une comédie de remariage. C’est ainsi que le philosophe américain Stanley Cavell (1926-2018) appelle un sous-genre de l’âge d’or hollywoodien, illustré par des chefs-d’œuvre comme New York-Miami (1934), Cette sacrée vérité (1937) ou Indiscrétions (1940), avec Claudette Colbert, Clark Gable, Katharine Hepburn ou Cary Grant. Ce qui fait l’intérêt de ces films, c’est qu’au lieu de raconter de manière romantique ce qui se passe avant une union, ils plongent dans l’intimité réelle de couples au quotidien. New York-Miami, par exemple, montre un homme et une femme qui, s’ils ne sont pas encore mariés, connaissent la routine conjugale, se querellent, s’ennuient, mais traversent ensemble des épreuves, deviennent complices et résistent à l’usure du temps. Bref, comme l’écrit Cavell dans son essai À la recherche du bonheur. Hollywood et la comédie du remariage (1993), “ce que ce couple fait ensemble est moins important que le fait qu’ils fassent tout ce qu’ils font ensemble, qu’ils sachent passer du temps ensemble, que de même ils préféreraient perdre du temps ensemble plutôt que faire autre chose”. C’est cette familiarité dans la durée qui permet un perfectionnement moral concret. 

Trump et Poutine, c’est la même chose : ce qu’ils disent ou font (ou plutôt ne font pas : arrêter la guerre en proposant une paix juste) a beaucoup moins d’importance à leurs yeux que d’être ensemble, à jouer au ping-pong au-dessus de l’Ukraine et de l’Europe, sous le regard passionné de spectateurs du monde entier. Ils se connaissent depuis longtemps, et leur remariage de 2025 les ravit au plus haut point. Mais ici, contrairement aux films analysés par Stanley Cavell, aucun perfectionnement n’est à attendre. La comédie qu’ils (nous) jouent ne vise qu’à détourner l’attention. À la fin de cet été en trompe-l’œil, il serait temps de changer de film. »