Théâtre

L’idiotie à la Racine

Temps de lecture : 2 min

L’idiotie à la Racine

© Loan Nguyen / 2b Company

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 140 de Philosophie magazine « 140 - juillet 2020 », en kiosque le 18 juin 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec “Phèdre!”, le metteur en scène François Gremaud et le comédien Romain Daroles mettent à nu la tragédie de Racine, lui rendant toute sa singularité. Un exercice d’admiration jubilatoire à voir sur le site Internet France.tv

Tout est dans le point d’exclamation : Phèdre ! Ou « d’admiration », comme le disent les classiques et comme le rappelle François Gremaud en préface à ce texte écrit d’après Racine. La reprise du spectacle qu’il en a tiré, acclamé au Festival d’Avignon en 2019, était programmée au Théâtre de la Bastille, à Paris, fin mai. Mais… tout n’est pas perdu, puisqu’une captation est visible sur le site Internet France.tv. Disciple d’une « proto-philosophie » sans académisme, Gremaud a fait de la curiosité le ressort de ses créations. En lecteur assidu du philosophe Clément Rosset, le metteur en scène suisse invoque deux des concepts chers au penseur : la joie et l’idiotie. La joie d’abord, non pas le détournement du tragique mais, au contraire, une célébration enthousiaste des incertitudes de l’existence, la manifestation nietzschéenne d’un désir de vivre, d’une « force majeure ». L’idiotie, ensuite, n’est pas la bêtise, elle renvoie étymologiquement à l’expression d’une « singularité ». Celle-ci définit le réel, dont la caractéristique est d’être unique, « sans reflet ni double » selon Rosset. L’exercice d’admiration de François Gremaud tient ainsi sur cette ligne de crête philosophique entre l’idiotie et la joie. Son équilibre repose sur le talent de son interprète, Romain Daroles. Seul en scène, le comédien incarne un orateur qui tantôt raconte, tantôt joue la pièce, à la fois débonnaire et passionné, mais jamais parodique. Son décor minimal, réduit à un banc, manifeste ce que Roland Barthes appelle dans son essai Sur Racine (1963) un « art inégalé de la disponibilité ». Pour lui, « Phèdre est une tragédie nominaliste », c’est-à-dire que « l’enjeu tragique est ici beaucoup moins le sens de la parole que son apparition ». Cependant, l’aura qui précède la solennité de ces vers pèse aussi comme une malédiction, et « il faut plaindre l’acteur tyrannisé par ce fantôme à vrai dire insoutenable ». De cette tyrannie, Romain Daroles s’est émancipé. En une heure et trente minutes, il renvoie la tragédie à son plus simple appareil. Il lui rend ainsi son étrangeté et sa singularité. Son idiotie !

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

PlaisirPop’philosophie