Édito
Ubu, 47e président des États-Unis : l'édito d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian pou PM
Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine « Où commence la tyrannie ? », en kiosque le 27 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’était il y a quelques années, dans un studio de la Maison de la radio, j’avais la chance de participer à une émission en compagnie de Jean Rochefort. Et l’acteur, facétieux, de commenter ainsi l’actualité géopolitique : « Il est certain que Poutine nous fait très peur, mais peut-être nous laissons-nous effrayer par un mot. Si on l’appelait Pitoune, ne se sentirait-on pas tous beaucoup mieux ? »
Dans le même esprit, un ami sud-américain, le jour de la première élection de Trump, a sobrement posté sur son fil Facebook un portrait de Donald, le héros de Disney. Le patronyme « Trump » a quelque chose d’écrasant, qui évoque à la fois la tromperie et le pachyderme. Mais se laisserait-on tyranniser par un palmipède empoté ?
Le rire a toujours eu un effet libérateur par rapport au pouvoir. À cet égard, je viens de relire avec stupéfaction Ubu roi (1895), une pièce dont Alfred Jarry a écrit la première version à l’âge de 15 ans, pour se moquer du père Hébert, son professeur de physique au lycée. Au premier abord, on est tenté d’y voir une farce potache, mais il est bien possible que ce texte soit devenu le nouveau manuel de gouvernance des puissants du XXIe siècle. Sur bien des points, Ubu semble avoir inspiré l’actuel président des États-Unis. Pour ce qui est du look : « Comme il est beau… s’exclame sa femme. On dirait une citrouille armée. » Dans son usage de la justice et du droit, également. Quand sa femme lui fait remarquer : « Je suis sûre que le jeune Bougrelas l’emportera, car il a pour lui le bon droit », Ubu rétorque : « Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon ? » Pour mettre à sa botte l’ensemble de l’appareil d’État, rien de plus facile, il suffit de faire comprendre aux fonctionnaires qu’ils seront mis sur la paille s’ils ne suivent pas la ligne : « Merdre. D’abord, les magistrats ne seront plus payés. » Et si cela ne suffit pas, rien n’empêche d’employer la menace et la violence : « Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-sous, où on les décervèlera. » L’un des ingrédients essentiels de la politique ubuesque, c’est la rapidité. Comme le note le capitaine Bordure : « Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu’il n’en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. » Autre coïncidence qui laisse penser que Jarry était tout autant un boute-en-train qu’un Nostradamus, ces scènes ont lieu « en Pologne, c’est-à-dire Nulle Part », et Ubu achève son épopée sur son cheval à Phynances, qu’il traîne « par la bride à travers l’Ukraine ». Mais quelle est la finalité de ce type de leader ? Oh ! elle est simple, à peine politique tant elle est nombriliste et sommaire : « J’aurai vite fait fortune, explique Ubu, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. »
Il y a cent trente ans, l’élève Jarry dans son lycée de Rennes avait donc entrevu ce que deviendrait le monde aux mains des Pitoune et des Donald. Mais sa pièce, si saturée de non-sens soit-elle, comporte aussi un message. Ce que propose Jarry, comme Jean Rochefort d’ailleurs, c’est de prendre un recul amusé par rapport au théâtre politique. Qui aurait envie de se soumettre à un personnage grotesque ? L’un des ressorts de la servitude volontaire, et plus largement l’un des problèmes que nous avons avec les figures d’autorité, c’est peut-être que nous les prenons beaucoup trop au sérieux.