La lettre du vendredi

Un ami de rêve

Temps de lecture : 3 min

Un ami de rêve

Couverture de l’album “This is Babylon” du groupe The Absents. © Illustration d’Elin Björmander

« Il y a quelques jours, le nouvel album de The Absents, un petit groupe de rock suédois, est sorti. J’en parle ici non pas pour faire une chronique musicale, mais parce que la façon dont je l’ai découvert, il y a une dizaine d’années, mérite sans doute d’être racontée : j’en ai… rêvé. Et de ce rêve, j’ai fait une réalité.

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C’était donc au début des années 2010. À l’époque, je notais tous mes rêves au réveil, sur un blog que j’alimentais depuis mon smartphone. J’avais une activité mentale particulièrement intense, trois à cinq rêves par nuit. Je n’ai tenu que quelques mois – à la longue, le travail de réminiscence devenait éreintant –, suffisamment toutefois pour me mettre à porter un regard différent sur mes divagations oniriques nocturnes. Je tentais d’éclaircir certains rêves lors de séances de psychanalyse, comme il se doit, mais j’essayais aussi, parfois, de les intégrer à ma vie de tous les jours. Je contactais par exemple les personnes de mon entourage que je croisais en rêve pour leur exposer ce que nous faisons ou disions dans cet univers parallèle, ou allais me promener dans des endroits que je pensais avoir reconnus.

Une nuit, j’ai rêvé d’un groupe de musique qui s’appelait The Absents. Le matin, après avoir noté le rêve du concert où mon esprit s’était égayé à 4 heures du matin, j’ai googlé le nom et eu l’heur d’apprendre qu’un tel groupe existait. Je n’allais pas m’arrêter de si belle ! Premier réflexe : écouter leurs chansons. Je me souviens avoir trouvé leurs titres “artisanaux mais sympas”, donc été plutôt charmée. Mais j’ai eu envie de pousser l’expérience plus loin. En faisant quelques recherches, j’ai trouvé le nom du meneur du groupe, ainsi que son compte Facebook, et me suis permise de l’ajouter comme ami, en accolant un message relativement lunaire, du type : “Bonjour, je suis Ariane, j’ai rêvé de ton groupe cette nuit et je me dis que ce serait marrant qu’on devienne amis. Je comprendrais que tu trouves ça bizarre. Mais si ça te tente, j’en serais contente !” Le tout en anglais, car cette personne vivait à Malmö. À ma grande surprise, il a accepté.

Cet homme est donc devenu, au sens littéral du terme, un ami de rêve. Nous avons échangé quelques messages par la suite, et depuis lors, nous likons nos actualités à intervalles réguliers. Il est peu probable que nous nous voyions un jour mais je suis ravie d’avoir ainsi un compagnon de route que rien, si ce n’est un rêve, ne me destinait à rencontrer. Mardi dernier, en écoutant Tobie Nathan exposer sa conception du rêve lors de sa masterclass pour Philosophie magazine, j’ai trouvé un écho à cette démarche. Dans son livre La Nouvelle Interprétation des rêves (Odile Jacob, 2011), Tobie Nathan répond à Freud en développant une conception “pragmatique” de l’interprétation des rêves, plutôt que discursive : selon lui, le thérapeute n’a pas pour rôle de remplacer une vision par du discours, visant à expliquer ou expliciter quoi que ce soit, mais d’aider le patient à agir en fonction de ses visions : “Les rêves ne sont pas seulement messages, ils sont aussi actions […] L’interprète fait en sorte que le mouvement du rêve puisse s’accomplir dans le monde réel.”

L’idée n’est pas d’obéir platement aux rêves mais de se laisser surprendre – et pourquoi pas inspirer – par eux. Tobie Nathan estime, à raison selon moi, que “le rêve est cette part d’insoumission radicale de la nature qui échappe aux fonctions et aux disciplines”. Raison pour laquelle, sans doute, nous avons une certaine méfiance à l’égard de nos rêves : nous sentons leur pouvoir de déstabilisation, à la fois de notre propre personne et du monde environnant. Pourtant, si nous parvenons à les apprivoiser, et par là à arrêter de croire que les rêves ne disent jamais vraiment ce qu’ils nous communiquent, ceux-ci peuvent constituer une ressource nous aidant à mieux vivre. “Le rêve ne fabrique pas une réalité de substitution, il prépare la personne à la saisie inventive du monde”, écrit encore l’ethnopsychiatre, s’adressant dans une jolie formule à celles et ceux qu’il nomme “les usagers du rêve”. De nos vies oniriques aussi, il est possible de faire un bon usage ! »

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