Un concept précis. Entretien avec Enzo Traverso

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Fascisme, nazisme, stalinisme : pour affronter les trois monstres du XXe siècle, il a fallu forger un mot nouveau, le totalitarisme. L’historien Enzo Traverso en retrace ici le parcours, mais aussi les usages et les malentendus de ce « concept de combat » qui n’a rien perdu de sa pertinence.

 

Le totalitarisme fut-il davantage un événement philosophique qu’une réalité historique ? 

L’idée émerge en Italie en 1923, exprimée d’abord avec l’adjectif « totalitaire » chez des intellectuels antifascistes qui désignent ainsi une version moderne de l’absolutisme. Mais le fascisme lui-même se l’approprie au moment où il est en train de basculer du mouvement politique au régime. Deux ans plus tard, Mussolini revendique la « féroce volonté totalitaire » du fascisme avant de la résumer par cette formule : « Tout dans l’État, rien en dehors de l’État, rien contre l’État. » 

La notion d’ « État total » est dans l’air du temps dès la sortie de la Grande Guerre, définie elle-même comme « guerre totale ». Elle est notamment utilisée par Carl Schmitt dans son texte, désormais classique, La Notion de politique, où il réarme l’État d’une souveraineté absolue fondée sur la distinction entre l’ami et l’ennemi. Progressivement, le terme circule et il entrera officiellement dans le lexique de la philosophie et de la théorie politique occidentales en 1939 avec le pacte germano-soviétique, l’alliance de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique stalinienne apparaissant comme celle de deux régimes jumeaux. 

Pourquoi faut-il, pour caractériser ces régimes autoritaires à ce moment-là, un autre mot que dictature, tyrannie, despotisme ? 

Enzo Traverso — Il faut éviter les anachronismes : quand le terme commence à être utilisé, pendant les années 1930, les camps d’extermination nazis n’existent pas et le Goulag commence à peine à prendre forme – on n’ignore pas la collectivisation des campagnes en URSS, mais on n’en saisit pas encore l’ampleur meurtrière. La violence du communisme demeure celle de la guerre civile russe des années 1918-1921. Dans les esprits de l’époque, la violence politique, c’est tout d’abord la guerre civile espagnole à partir de 1936. Mais on voit bien émerger une forme de domination politique nouvelle et démesurée que l’on ne peut plus nommer avec les concepts hérités de la philosophie politique depuis l’Antiquité. Les sociétés européennes, traumatisées par la Grande Guerre, voient monter ces États puissants qui ont déjà pratiqué une forme de massacre industriel durant les cinq années de conflit, remodèlent la société et interviennent autoritairement dans l’économie – tendance qui se confirme à partir de la crise de 1929. Elles sont confrontées à un Moloch qui n’a plus rien à voir avec les formes politiques du XIXe siècle. C’est plus tard, vers la fin des années 1930 et pendant la guerre, qu’on commence à étudier l’anatomie philosophique de ce Moloch. Mais c’est un monstre à trois têtes – fascisme, nazisme, stalinisme –, dont il s’agit de saisir l’essence totalitaire commune, au risque de gommer leurs spécificités historiques propres. On a dit que le concept de totalitarisme était un concept de combat. C’est une bonne définition. « Totalitarisme » est une catégorie-repoussoir qui stigmatise l’ennemi, une arme idéologique avant d’être une catégorie analytique. 

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