Coup de fil

Julian Baggini : “Les épreuves que nous traversons révèlent autant l’incompétence de nos gouvernants que l’esprit du peuple britannique”

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Julian Baggini en 2015

Julian Baggini en 2015. © Writer Pictures/Leemage

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Vu de France, le Royaume-Uni est plus isolé que jamais. Le 1er février prochain, le pays sortira définitivement de l’Union Européenne. La situation sanitaire, elle, est hors de contrôle. En cause ? Le nouveau variant du virus, mais aussi un confinement moins respecté qu’au printemps 2020. En outre, les crèches sont restées ouvertes, les célébrations religieuses encore autorisées et la liste de travailleurs essentiels s’est élargie. Entretien avec le philosophe britannique Julian Baggini, auteur de Freedom Regained: The Possibility of Free Will (« La Liberté retrouvée. La possibilité du libre arbitre », Portobello Books, 2016, non traduit).

 

À l’heure actuelle, comment expliquer la situation sanitaire catastrophique du Royaume-Uni ?

Julian Baggini : Ne faisons pas du facteur culturel un principe explicatif magique, capable de tout justifier ! Tout d’abord, rappelons que notre gouvernement est incompétent. Et l’incompétence, ça n’a rien à voir avec le fait d’être Britannique ou Français. L’autre question est : comment notre peuple a-t-il pu supporter nos gouvernants ? Depuis quelque temps, nous avons une disposition à croire au pouvoir auto-réalisateur de la pensée optimiste. Si vous aspirez à quelque chose avec suffisamment de force, cette chose arrivera. Et Boris Johnson est un bon exemple de ce phénomène. Concernant le Brexit, il n’a cessé de proclamer que ce serait une belle aventure, que l’accord commercial avec l’Union européenne se ferait facilement, que la nation n’aurait pas à subir de dommages économiques. Tout cela sans fondement – mais nous sommes réceptifs à ces pseudo-prophéties optimistes. Au tout début de la pandémie, nous savions que ce serait difficile, mais les Anglais gardaient cette croyance chevillée au corps qu’à la fin, la vie serait encore plus belle qu’avant. Chez nous, on trouve une abondante littérature consacrée aux témoignages de malades du cancer. Là encore, on retrouve souvent cette idée que la maladie est source de rédemption, qu’elle nous rend plus fort.

 

Les Britanniques […] se moquent souvent des théories et des principes des Continentaux. Trop de métaphysique et d’abstraction. Il y a une forme d’anti-intellectualisme de par chez nous, on calcule et on y croit”

Cet optimisme est-il lié à la culture utilitariste britannique, avec cette idée qu’on peut d’autant mieux supporter les pertes immédiates si l’on garde en tête la perspective d’un plus grand bien à venir, en récompense de l’effort fourni ?

Oui, et si cette pensée positive est surtout le fait d’une influence qui nous provient des États-Unis, l’utilitarisme est profondément britannique. On en a beaucoup parlé au début de l’épidémie, quand le gouvernement avait refusé le confinement et ses conséquences économiques néfastes en tablant sur l’immunité collective. Les Britanniques sont fiers d’être une nation pragmatique et ils se moquent souvent des théories et des principes des Continentaux. Trop de métaphysique et d’abstraction. Il y a une forme d’anti-intellectualisme de par chez nous, on calcule et on y croit. Le problème, c’est que la politique du gouvernement est particulièrement chaotique. Un jour, la vie doit continuer, un autre, les règles changent. D’un côté, les rapports alarmants des experts scientifiques. De l’autre, la grande influence de l’idéologie du parti conservateur, dont le seul objectif est de limiter les conséquences économiques sur le court terme. Ces derniers passent pour des pragmatiques, mais ils restent dans une sorte de fondamentalisme du libre marché. À aucun moment, ceux-ci ne prennent en considération que la balance entre coûts et bénéfices pourrait, sur le long terme, pencher du bon côté si seulement l’on s’organisait pour éradiquer au plus vite le Covid-19. Chez nous, on parle souvent de la cinquantaine de députés conservateurs rassemblés autour du Covid recovery group, mais le Chancelier de l’Échiquier Rishi Sunak [l’équivalent du ministre des Finances en France, et le poste le plus important du gouvernement britannique après celui de Premier ministre] est aussi de ceux-là. C’est lui qui a popularisé le fameux « Eat out to help out » l’été dernier. Le message était : allez manger dehors au restaurant pour booster l’économie. Aujourd’hui, les experts scientifiques considèrent que c’était une incitation très néfaste. Bref, les gens ne font plus confiance au gouvernement.

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