Journal de bord
Un poète disparaît
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Cet article est issu du numéro 37 de Philosophie magazine « 37 - mars 2010 », en kiosque le 25 février 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le 28 décembre 2009, je reçois un mail m’apprenant la mort de Radovan Ivsic. J’aimais cet homme-là. Poète surréaliste de langue croate et française (Gallimard a édité son Théâtre et ses Poèmes), il avait connu la Yougoslavie occupée par les nazis, puis ravagée par le titisme. Cauchemars de l’Histoire. En 1954, il était venu vivre en France, y écrire, y aimer. Il a traversé tout le XXe siècle sans commettre une saloperie, ce qui me paraît un exploit assez rare, chez les artistes et chez les intellectuels.
En bonne mère maquerelle, la vie sociale m’offre spontanément toutes sortes de dérivatifs pour me distraire de cette mort. Je pourrais, par exemple, puiser dans le répertoire des phrases de cimetière : me dire qu’il vécut longtemps (il était né en 1921), que la finitude est le lot commun ; remarquer que sa santé chancelante (il ne s’en plaignit jamais devant moi) a cessé de le faire souffrir. Car je suis censé entamer ce qu’on appelle désormais, par un étrange dévoiement du langage, un travail de deuil ; expression qui désigne tout en le masquant le fait que le mot « deuil » signifie simplement douleur, et que le travail est un instrument de torture ; et qu’en somme, je subis ce travail du deuil, je n’en suis pas le maître.