Entretien
David Le Breton : “Disparaître de soi pour changer son rapport au monde”
David Le Breton © Dominique Gutekunst /L'ALSACE/ Maxppp
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Ils changent de lieux de vie, de métier, parfois même de nom. Chaque année, près de 13 000 Français disparaissent volontairement, pour reconstruire une vie loin de leur moi social d’avant. Comment expliquer un tel phénomène ? Et au-delà de ces cas extrêmes, pourquoi est-il parfois bénéfique de s’abstraire de soi-même et de vivre comme au-dehors de sa propre identité ? Réponses avec le sociologue David Le Breton, auteur de Disparaître de soi. Une tentation contemporaine (Éditions Métailié, 2015).
Chaque année en France, près de 13 000 adultes choisissent de disparaître totalement et de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Comment l’expliquer ?
David Le Breton : Disparaître sans laisser d’adresse est l’une des nombreuses modalités de ce que j’appelle « la disparition de soi ». On connaît surtout les versants douloureux de cette disparition : la dépression, le burnout, les comportements à risque, etc. Là, il s’agit d’une disparition plus heureuse, même si au fond, le problème reste le même : les personnes se sentent prisonnières d’une vie qui leur paraît hostile et dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Cette saturation de soi implique, à un moment donné, de renoncer au rôle social que l’on avait et de lâcher prise. Il faut relancer les dés pour se reconstruire ailleurs, dans un ailleurs fantasmé, où l’identité serait vécue de façon plus favorable. Ce qui séduit dans cette démarche, c’est aussi une forme d’ordalie. On s’en remet au sort, presque à un jugement des dieux, avec sans doute la pensée que ce monde à venir ne sera pas pire que l’ancien. On va au-devant d’un « soi » qu’on ignore encore. On ne peut jamais abandonner complètement son « soi », certes, mais on peut changer les modalités de son rapport au monde.
Disparaître de soi ainsi permet donc d’être plus libre ?
En effet, même si cette libération suppose d’être très organisé ! On ne fait pas cela sur un coup de tête, sinon on risque d’être vite retrouvé en laissant trop de traces derrière soi. De nombreux livres et blogs expliquent d’ailleurs comment disparaître pour de bon... Les raisons de disparaître sont diverses et souvent enchevêtrées : des dettes, des relations familiales perçues comme nocives ou pénibles à vivre, avec le sentiment que cela ne changera jamais. Un cas extrême (et particulièrement violent), l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès, nous fascine depuis dix ans. Mais cet homme est loin d’être le seul à avoir « réussi » sa disparition. Sur les 13 000 personnes qui s’évanouissent chaque année, peu sont en fait retrouvées. Celles qui le sont reviennent généralement d’elles-mêmes à leur vie d’avant.