Cinéma
Mémoire fantôme
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Cet article est issu du numéro 129 de Philosophie magazine « À la recherche de l’esprit européen », en kiosque le 20 avril 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Entre le film fantastique et le thriller psychologique, “Fugue” filme le lent retour à la vie d’une femme dont le passé a été effacé. Au cinéma le 8 mai.
Ceci n’est pas un film de zombies, en dépit des premières images : une femme ébouriffée, en jupe et talons, sort d’un tunnel et grimpe sur le quai d’un métro. Alicja a perdu la mémoire. Rien ne lui reste de son passé, jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de participer avec son psychiatre à une émission télévisée. Après la diffusion de ce Perdu de vue polonais, un père reconnaît sa fille. Elle rejoint alors ses parents, son mari et son jeune fils, deux ans après les avoir quittés brutalement. Alicja réinvente péniblement une vie émaillée de réminiscences et de doutes. Ils confèrent au film un climat fantastique. La réalisatrice ménage des images contemplatives, une atmosphère de grisaille et de questions suspendues : pourquoi a-t-elle disparu soudainement ? Feint-elle l’amnésie pour se protéger d’un danger ? Pourquoi sa famille ne l’a-t-elle pas recherchée plus tôt ? Le scénario, inspiré d’un fait divers, a été écrit par l’actrice principale, Gabriela Muskała. Si le film doit son titre à un trouble psychiatrique, la « fugue dissociative », qui se caractérise par une amnésie et un changement d’identité, il ne s’intéresse pas tant aux explications psychologiques. Il brosse plutôt un univers fantomatique où la mémoire du corps et de ses gestes mécaniques bute contre les absences de la mémoire narrative, celle qui constitue notre identité, selon Paul Ricœur. « L’histoire d’une vie, écrit le philosophe, ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet se raconte sur lui-même. » Que reste-t-il quand cette capacité de narration a été perdue ? Un monde angoissant qui, dans Fugue, confine à l’horreur.