L’aventure d’un classique
Un poète intranquille
Cet article est issu du numéro 155 de Philosophie magazine « À quoi voit-on qu’on a vieilli ? », en kiosque le 02 décembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En parallèle de ses essais, Nietzsche compose de la musique et écrit des poèmes, souvent marqués par le romantisme, avec une métrique libre, une nature au diapason de l’humeur souvent tourmentée du poète et des images parfois énigmatiques. Avec l’enfant, la montagne et l’heure de midi, on retrouve ici des échos d’Ainsi parlait Zarathoustra.
Au glacier
À midi,
L’été gravit la montagne,
Garçon aux yeux brûlants et las :
Puis parle
Mais nous ne voyons que sa parole.
Son souffle jaillit comme jaillit le souffle d’un malade,
Dans une nuit de fièvre.
Monts de glace, sapin et source
Lui donnent une réponse,
Mais nous ne voyons que la réponse.
Car bondit plus vite du rocher
Le torrent comme pour un salut
Et il se tient tremblant comme de blanches colonnes
Plein d’aspirations.
Et le sapin regarde plus sombre et plus fidèle
Que d’ordinaire
Et entre la glace et la grise et morte rocaille
Éclate une lueur soudaine –
J’ai déjà vu une telle lueur : et je comprends.
L’œil d’un homme mort, lui aussi,
Devient un jour lumière
Quand plein de chagrin son enfant
L’enlace, le serre, l’embrasse :
Encore une fois rejaillit
La flamme de la lumière, l’œil mort
Tout brûlant dit : « Enfant !
Hélas, enfant, tu sais que je t’aime ! » –
Et tout parle en brûlant – monts de glace,
Et rivière et sapin –
Avec des regards les mêmes mots :
« Nous t’aimons !
Hélas, enfant, tu sais que nous t’aimons, nous t’aimons ! »
Et lui,
Garçon aux yeux brûlants et las,
Embrasse, plein de chagrin,
Avec toujours plus de ferveur ;
Et ne veut pas partir.
De sa bouche souffle à peine son mot
Comme un voile,
Son pire mot :
« Mon salut est un adieu,
Mon arrivée est un départ,
Je meurs jeune. »
Alors tout écoute alentour,
Respire à peine :
Nul oiseau ne chante.
Alors un frémissement
Traverse, comme
Un éclair, les monts.
Alors alentour tout pense –
Et se tait –
C’était autour de midi
Autour de midi quand d’abord
L’été gravit la montagne,
Garçon aux yeux brûlants et las.
Automne 1884 (in Poèmes complets, traduits par Guillaume Métayer, Les Belles Lettres, 2019)