La lettre du mercredi
Un silence de mort
Des militaires israéliennes, surnommées “tatzpitaniyot” (“les vigies”) en hébreu, avaient fait part à leur hiérarchie d’activités anormales côté gazaoui, bien avant le 7 octobre. Le 13 novembre 2023, des troupes israéliennes traversent la frontière avec la bande de Gaza. © Fadel Senna/AFP
« Une fois encore, on ne les a pas écoutées. On s’est probablement dit qu’elles faisaient tout un plat pour pas grand-chose, qu’elles “dramaient”, pour reprendre l’expression que j’adore d’une amie, c’est-à-dire qu’elles cédaient à leur goût du drama parce qu’elles sont des femmes, voyez-vous, et que les femmes en font toujours des caisses, quand les hommes savent garder leur sang-froid en toutes circonstances, c’est bien connu. On en a peu parlé en France mais si le 7 octobre, puis toutes les atrocités commises par la suite par l’armée israélienne, jusqu’au bombardement dimanche soir d’un camp de réfugiés palestiniens, ont eu lieu, c’est notamment parce que la voix d’un certain nombre de femmes a été délibérément ignorée.
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Quelques semaines avant le déclenchement de l’attaque terroriste du 7 octobre, les militaires chargés de la surveillance de la frontière marquée par un mur qui sépare Israël de la bande de Gaza observent des manœuvres inhabituelles côté gazaoui : entraînements, simulations de combats et de prises d’otages, déplacements non routiniers, circulation d’armes et envol de drones… Autant d’indices qui laissent penser que quelque chose se prépare. Évidemment, ces militaires surnommées tatzpitaniyot – les “vigies” en hébreu – font part de ces activités anormales à leur hiérarchie. Mais cette dernière ne réagit pas, malgré des signes de plus en plus évidents à mesure que la date du 7 octobre approche. Pas d’envoi de troupes, ni de surveillance accrue, ni de protection des civils qui se trouvent près de la frontière. On connaît la suite.
Il se trouve que les tatzpitaniyot sont en majeure partie des femmes, souvent très jeunes (certaines n’ont même pas 20 ans). Cette unité non armée de Tsahal passe le plus clair de son temps de service à scruter des écrans, “un travail qui requiert une grande patience, de la concentration”, comme le décrit Politico dans un article qui leur est consacré. Autant de qualités que l’on attribue volontiers à des femmes : on attend des “vigies” qu’elles guettent le moindre mouvement suspect derrière un écran et qu’elles en fassent rapport, sans pouvoir opérationnel et sans perspective d’un quelconque acte glorieux. Un job ingrat, la plupart du temps assez ennuyeux, mais essentiel.
Si, lors des mois précédant le 7 octobre, elles n’ont pourtant pas été écoutées, c’est parce que leur parole ne collait pas avec le narratif dont le gouvernement de Netanyahu et les hauts gradés de l’armée israélienne s’étaient persuadés, à savoir que le Hamas ne représentait plus une menace, puisqu’il était devenu, à leurs yeux, une force plus administrative que révolutionnaire. La parole de femmes dédiées à ce que l’on pourrait appeler un travail de “care”, de soin et d’attention, puisqu’il concerne en première ligne la sécurité de l’État hébreu, entrait donc en conflit avec des schémas en majeure partie élaborés par des hommes. De ce conflit, elles sont largement sorties perdantes puisque vingt d’entre elles ont été assassinées le 7 octobre.
La philosophe américaine Carol Gilligan a consacré l’essentiel de son travail à étudier la façon dont la voix des femmes a systématiquement été réduite au silence, minimisée ou ignorée, au prétexte qu’elle ne correspondait pas aux schémas moraux que l’on considère comme adultes et matures. On définit généralement les êtres moraux comme des personnes neutres, capables de faire abstraction de leurs sentiments pour émettre des jugements dénués de tout affect : c’est une idée défendue par John Rawls dans sa Théorie de la justice (1971), avec la métaphore du “voile d’ignorance” derrière lequel chaque agent moral est censé devoir se cacher. Mais au cours de ses recherches et des nombreux entretiens qu’elle a menés avec de jeunes enfants, des adolescents, puis des adultes, Carol Gilligan a entendu une voix différente, notamment chez les jeunes filles. Une voix qui valorise l’attention à l’autre et l’écoute de ses émotions, plutôt que le détachement et l’indifférence.
Dans Une voix humaine. L’éthique du care revisitée (Climats, 2024), la philosophe évoque le lien entre la persistance de cette voix et l’engagement politique. Elle remarque d’abord que “les enfants en bonne santé sont ceux qui se refusent à sacrifier leur esprit incarné, leur intelligence émotionnelle et leur rapport personnel au monde”, ce qui a pour conséquence que “cette résistance saine à la dépossession de leur parole et de la relation se transforme en résistance politique, lorsque ces filles disent la vérité aux autorités”. Fin avril, une centaine de jeunes femmes recrutées pour devenir tatzpitaniyot ont d’ailleurs refusé de monter dans le bus qui devait les mener à leur base d’entraînement. Car pourquoi ouvrir les yeux quand on ne vous prête même pas l’oreille ? »