Entretien

Robert Darnton : “Je vois les pirates comme des acteurs centraux et oubliés de l’Histoire”

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Robert Darnton : “Je vois les pirates comme des acteurs centraux et oubliés de l’Histoire”

Robert Darnton. ©Hannah Assouline/Opale via Leemage

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Sans les éditeurs pirates, peut-être que Rousseau ne serait pas passé à la postérité. Peut-être que les Lumières n’auraient pas existé. Pas plus que la Révolution. Si elles ne sont pas diffusées, les idées ne valent pas plus qu’un silence. L’historien Robert Darnton, qui vient de faire paraître le livre Éditer et Pirater (Gallimard), nous plonge dans les rouages de l’édition au XVIIIe siècle : des idées aux imprimés, des imprimés aux consciences, du silence aux rumeurs. Entretien. 

 

Nous pensons que le siècle des Lumières est celui de la diffusion des idées nouvelles. Or le XVIIIe siècle étouffe aussi la liberté d’expression. Comment expliquer cette apparente contradiction ?

Robert Darnton : À la fin du XVIIe siècle en France, la censure est très stricte. L’État s’appuie de plus en plus sur le monopole de la Communauté des libraires et des imprimeurs de Paris : une corporation d’éditeurs parisiens qui servait de police du livre aux côté des inspecteurs de l’État et des censeurs. Cependant, au cours du XVIIIe siècle, ce système de contrôle s’effrite. Il y a une figure de la noblesse qui incarne ce changement : Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, qui devient en 1748 directeur de la Librairie, une branche de l’administration dédiée à la régulation de l’édition. Il permet l’édition et la diffusion de livres philosophiques modérés, comme ceux de Voltaire, mais aussi des ouvrages de Jean-Jacques Rousseau en usant de ce qu’on appelle les « permissions tacites ». Un des exemples les plus connus est l’Émile de Rousseau. Ce livre s’est vendu en France grâce à Marc-Michel Rey, grand éditeur genevois qui imprimait ses ouvrages à Amsterdam et les vendait en France discrètement. L’État français le savait. Il y avait une certaine tolérance. Nombre de libelles politiques, de pamphlets contre l’Église ou l’État étaient plus sévèrement prohibés : je pense aux livres athées du baron d’Holbach comme Le Système de la nature, à des ouvrages sur la vie privée de Louis XV, à la littérature pornographique… La demande était énorme et les éditeurs pirates d’Amsterdam ou de Genève emballaient les livres interdits dans les grandes balles d’autres livres tolérés pour les vendre en France.

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