Robert Darnton: “Les idées pures, cela n’existe pas”

Temps de lecture : 15 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 85 de Philosophie magazine « 85 - décembre 2014-janvier 2015 », en kiosque le 27 novembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Plus de deux cents ans avant la révolution numérique, « Voltaire se faisait pirater », affirme Robert Darnton, célèbre historien du livre, pour qui la circulation des idées est toujours une affaire d’intermédiaires. Un sacré trafic !

 

« On épuise la finance / En bâtiments, en dépense, / L’État tombe en décadence / Le roi ne met ordre à rien, rien, rien. » Voilà ce que l’on chantait dans les rues de Paris vers 1750 en pastichant un air de Lully repris dans les théâtres de foire. Et voilà ce qui ravit Robert Darnton (il vient d’en tirer deux livres récents, L’Affaire des Quatorze et De la censure, chez Gallimard, lire la bibliographie ci-dessous) : comment les idées circulent, comment même la censure les façonne, comment se forme une « opinion publique »… Bref, toute l’inventivité humaine pour communiquer, de la chanson à boire aux bibliothèques savantes, de la grande presse au libelle sous le manteau, de l’Encyclopédie à Internet. Reconnu comme le grand historien du livre et de la lecture, président des Bibliothèques de l’université de Harvard – le deuxième plus grand fonds mondial –, il croit, en homme des Lumières, à la démocratisation du savoir et, s’il s’est illustré dans son combat contre le monopole de Google sur la numérisation des bibliothèques, ce n’est pas par résistance aux nouveaux médias mais à la marchandisation de la connaissance. À Harvard, il a mis en œuvre en pionnier, grâce au numérique, le rêve tant chéri d’une bibliothèque universelle, c’est-à-dire gratuite et internationale. Cet Américain est chez lui dans le Paris du XVIIIe siècle… même s’il peut s’aventurer dans les trains de banlieue en direction de Versailles. C’est donc entre deux gares que nous l’avons rencontré, entre le château de Versailles, où il devait donner avec la chanteuse Hélène Delavault une « conférence-cabaret » sur les chansons de rue, et Blois, autre ville des rois. La démocratisation du savoir, la défense du livre et celle de la liberté d’expression furent nos sujets de conversation. Avec, au centre, un mystère vertigineux : si les idées neuves sont transformées en permanence par tous les intermédiaires qui les véhiculent, n’est-ce que par hasard, ou par malentendu, que, dans le désordre des bruits publics, il arrive qu’elles changent le monde ?

 

Robert Darnton en 6 dates

  • 1939 Naissance à New York. Son père, correspondant de guerre pour The New York Times, est tué en mission en 1942 
  • 1960 Diplômé de l’université de Harvard 
  • 1964 Diplômé en histoire de l’université d’Oxford 
  • 1968- 2007 Professeur à l’université de Princeton où il dirige le Centre pour l’étude du livre et des médias à partir de 2002 
  • 1979 Publication de L’Aventure de l’Encyclopédie, son premier grand ouvrage sur l’histoire du livre 
  • 2007 Directeur du réseau de bibliothèques universitaires de Harvard

Comment vous est venue la passion du siècle des Lumières et de quelle façon vous y sentez-vous « chez vous » ?

Robert Darnton : Le choix d’une spécialité est souvent le fruit de hasards et de rencontres. J’étais destiné à devenir journaliste, sur les traces de mon père qui a été tué comme correspondant de guerre du New York Times, en Nouvelle-Guinée en 1942 (j’avais 3 ans). J’ai ensuite reçu une bourse de l’université d’Oxford pour y poursuivre mes études d’histoire tout en travaillant pour le bureau londonien du New York Times. C’est à Oxford que j’ai rencontré deux de mes tuteurs, tous deux « dix-huitiémistes », Richard Cobb et Robert Shackleton, un historien un peu excentrique, grand expert de Montesquieu. Sous leur influence, j’ai attrapé le goût de la France, de sa Révolution et de sa littérature. Il est presque banal pour un historien de s’intéresser à une époque si importante pour toute notre modernité. Pour ma part, j’y ai trouvé de quoi réinterroger les valeurs dans lesquelles j’avais grandi, en tant qu’Américain élevé sous le régime d’une constitution issue des Lumières, mais aussi en tant que journaliste avec une passion pour l’information et la liberté de la presse. Raison pour laquelle, sûrement, je me suis vite tourné vers la question de la diffusion des idées… et donc, vers l’histoire du livre.

 

Outre un objet d’histoire, voyez-vous dans le livre un outil démocratique par essence ?

Certes, toute l’histoire du livre est animée par le projet d’une plus large circulation de l’écrit auprès du plus grand nombre de lecteurs possible. Mais pour l’associer vraiment à la démocratie, il faut attendre les Lumières et les Encyclopédistes, qui eux-mêmes se placent dans l’héritage humaniste de la Renaissance… Encore que tous les philosophes des Lumières n’avaient pas grand souci de l’éducation du peuple : leur projet était celui d’une élite éclairée. Mieux vaut ne pas apprendre à lire aux paysans, a dit Voltaire ; il faut bien que quelqu’un laboure les champs ! Il n’empêche : l’idée de République des Lettres, telle qu’elle a été énoncée dès le XVIIe siècle par Pierre Bayle, est une idée qui m’est chère. Elle a été ensuite partagée par les philosophes du XVIIIe siècle.

Cet article est réservé aux abonnés