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“Éditer et Pirater”, de Robert Darnton

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“Éditer et Pirater”, de Robert Darnton

© Editions Gallimard

Que serait Jean-Jacques Rousseau si une connaissance à Amsterdam n’avait pas édité ses œuvres pour les vendre discrètement en France, où elles étaient interdites par la censure ? Pour comprendre l’histoire des Lumières et de la Révolution, il faut sortir de France et plonger dans les archives d’éditeurs disparus à Amsterdam, Bruxelles ou encore Neuchâtel. 

Dans son livre Éditer et Pirater qui vient de paraître chez Gallimard, le célèbre historien américain Robert Darnton raconte le monde balzacien de ces éditeurs pirates chevronnés qui alimentaient notre pays en livres contrefaits et bons marchés. Dans l’entretien qu’il nous livre, il met au jour un monde où se croisent capitalisme farouche, magouilles et luttes politiques contre l’Ancien Régime, un monde qui œuvre, sans le savoir, à la diffusion massive de la culture et des idées.

Les pirates, artificiers des Lumières

Au XVIIIe siècle, les livres sont des objets luxueux fabriqués par une corporation de libraires privilégiés à destination de la haute société parisienne. Dans toute la France, de plus en plus d’éditeurs font imprimer à bas coût les livres à l’étranger : des livres légaux mais aussi ceux qui sont censurés : des libelles politiques, des pamphlets contre l’Église et l’État, des livres sur la vie privée du Louis XV ou encore des ouvrages pornographiques. Sur l’ensemble des livres vendus entre 1750 et 1789, Darnton estime à au moins 50 % la proportion de contrefaçons. « En vendant des livres imprimés à bas coût, les éditeurs élargissent considérablement l’accès à la culture. Des notables, la haute bourgeoisie, des administrateurs, des médecins, des avocats, quelques marchands, c’est tout ce monde, qui fera la Révolution, qui a accès progressivement au livre piraté bon marché ».

De la clandestinité à l’opinion publique

Les idées et les opinions ne naviguent pas hors sol. Darnton, dans ce livre, contribue à remettre l’histoire idéaliste des Lumières sur ses pieds. Il faut des imprimeurs, des éditeurs, des intermédiaires, des faussaires, des réseaux de distributions légaux, tolérés ou clandestins, des combines en tout genre pour que le verbe imprimé circule, se vende, se répande et gagne les foyers d’une partie grandissante de la population. « J’aime beaucoup cette expression de Diderot dans l’Encyclopédie qui voit les Lumières comme une tentative de “changer la façon commune de penser”. Cette conception du commun ou d’un grand public émerge avec la diffusion des livres mais aussi de la presse francophone également imprimée à l’étranger. Sous l’Ancien Régime, il est encore difficile de parler d’“opinion publique”. Il existe des publics, des formations et des formulations de vues collectives qui sont rendues possibles par les pirates.

Pour que l’esprit pirate perdure

Robert Darnton est l’un des fondateurs de la Digital Public Library of America, qui vise à rendre accessible gratuitement la totalité de la culture américaine. Elle renferme déjà pas moins de 30 millions d’ouvrages. « J’ai encore cet impossible rêve de mettre à la disposition du public toute la littérature du XXe siècle gratuitement. Je rêve même d’une bibliothèque publique mondiale de libre accès. Utopique, vous me direz. Mais cette utopie m’a été soufflée de loin par les pirates de Lumières. »

Entretien de contrebande avec Robert Darnton
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