Entretien

Franck Fischbach : “Nous avons confiné le travail à sa dimension économique”

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“La question des conditions réapparaît à travers celle du sens du travail. Notamment dans les métiers du soin, à l’hôpital comme dans les maisons de retraite” (Franck Fischbach) : une manifestation du personnel hospitalier à Paris en 2020

“La question des conditions réapparaît à travers celle du sens du travail. Notamment dans les métiers du soin, à l’hôpital comme dans les maisons de retraite” (Franck Fischbach) : une manifestation du personnel hospitalier à Paris en 2020. © Bruno Arbesu/Réa

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Des métiers du soin aux magasiniers, nombre de travailleurs quittent leur emploi, en raison de conditions de travail dégradées ou d’un sentiment de perte de sens dans leur profession. Ces sujets, centraux, sont pourtant absents de la campagne présidentielle. Entretien avec Franck Fischbach, auteur de Philosophies de Marx (Vrin, 2015).

 

Nombre de candidats à l’élection présidentielle promettent d’augmenter les salaires mais ne parlent pas des conditions de travail. Comment l’interpréter ?

Franck Fishbach : J’y vois une dépolitisation du travail, qui est pourtant un lieu traversé par des enjeux bien plus profonds que les variables quantitatives comme le temps ou la rémunération. Quid du sens du travail ? De l’autonomie au travail ? De la souffrance au travail ? Tout se passe comme si notre citoyenneté s’arrêtait aux portes du bureau ou de l’usine et que nous devenions de purs instruments. La gauche veut augmenter les salaires et la droite reprend le mantra sarkozyste « travailler plus pour gagner plus » tout en critiquant l’assistanat. Dans les deux cas, nous restons dans des considérations quantitatives de temps et d’argent, nous nous focalisons sur l’emploi, sur sa rémunération, et non sur l’activité de travail, sa qualité, son sens, ses conditions.

 

C’est une critique que formulait déjà Karl Marx.

Oui. C’est du Marx classique. Il ne faut pas réduire le travail à des considérations quantitatives. Et cette tendance, on la trouve au fondement du salariat, qui réduit le travailleur à une quantité de travail. Ce dernier n’est que le propriétaire d’une marchandise particulière : sa force de travail quantifiée en unités de temps qu’il vend contre une rémunération suffisante pour que cette force se reproduise. Sauf que cela ne suffit pas. Prenez les départs des soignants de l’hôpital : même si les salaires ne sont pas très élevés, ce sont surtout les conditions de travail qui les poussent à partir. Marx était visionnaire : il avait identifié que le lien de subordination qu’implique la vente de sa liberté contre une rémunération poserait le problème de la dépolitisation du lieu de travail. À son époque, le salariat n’était pourtant pas encore la forme majoritaire de la mise au travail.

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