Crises existentielles

Vincent Delecroix : « Pour Kierkegaard, angoisse et désespoir sont liés à la faute »

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Cet article est issu du numéro 10 de Philosophie magazine « 10 - juin 2007 », en kiosque le 31 mai 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le philosophe danois Søren Kierkegaard traite de l’angoisse dans Le Concept de l’angoisse et du désespoir dans La Maladie à la mort. Pour autant, il ne les aborde pas comme des pathologies, en termes psychologiques, mais comme des états de l’individu, des situations existentielles. Elles peuvent survenir à tout âge. Pour Kierkegaard, angoisse et désespoir sont liés à la faute : l’angoisse précède le péché, le désespoir est un péché. L’angoisse est un instant de vertige, une défaillance. L’individu y découvre la culpabilité au sein même de l’innocence, ce que Kierkegaard appelle la « possibilité de pouvoir ». Il prend conscience de sa propre liberté, de sa possibilité de commettre le mal. L’angoisse anticipe ainsi sur le péché et le rend possible. Elle est liberté rêvée. Jean-Paul Sartre s’est inspiré de cette définition dans L’Être et le Néant : l’angoisse est le fantôme de la liberté. Le désespoir, quant à lui, est un péché, au sens où c’est une faute de ne pas être soi. Ce qui caractérise l’esprit pour Kierkegaard, c’est de ne pas s’autofonder, d’avoir son fondement dans le Tout-Autre – en Dieu. L’impossibilité ou le refus d’être soi devant Dieu est donc un péché. Il y a différentes catégories du désespoir évoquées dans La Maladie à la mort, parfois contradictoires. Ainsi, le désespoir qui consiste à vouloir absolument être soi, c’est-à-dire à vouloir se fonder soi-même, s’oppose à celui de refuser d’être soi. Le point commun est l’impossibilité de coïncider avec soi-même, d’établir une synthèse harmonieuse. Le désespoir caractérise, par exemple, le séducteur ou l’artiste, qui se consume dans une existence rêvée et ne s’investit pas dans le réel. L’expérience contemporaine de la dépression peut être éclairée par ces réflexions. Car, au-delà des références religieuses, Kierkegaard décrit l’émergence du sujet moderne à la période romantique. Il saisit l’apparition de cet homme qui a tant de mal à s’insérer, qui est dans le refus et la distance par rapport au monde. De plus, dans le désespoir au sens de Kierkegaard, la temporalité se désagrège complètement. La vie n’est plus qu’une espèce de reproduction improductive sans saut, sans rupture qualitative qui la structurerait. C’est exactement ce qu’on éprouve dans la dépression. Non seulement le déprimé a le sentiment de couler sans fin, mais il fait l’expérience d’un temps disloqué, stérile. Le risque, ajoute Kierkegard, est de demeurer toujours dans le désespoir, de n’y trouver aucun remède. À la fin de La Maladie à la mort, il explique qu’il y a un désespoir-limite, celui de ne même pas pouvoir mourir. Il emploie l’expression, pas très jolie, de « mourir la mort ». C’est-à-dire être incapable de la consommer. La consolation ultime que pourrait offrir le trépas est abolie par la dislocation du temps. Dès lors, comment rompre avec le désespoir ? Kierkegaard indique malgré tout un moyen, l’entrée dans le stade éthique, c’est-à-dire le mariage, le travail, l’intégration dans les mœurs, le fait d’assumer la loi morale. L’individu cesse alors, en se réalisant, d’être crispé sur lui-même. D’ailleurs, cette entrée dans le stade éthique n’est pas une résignation. On gagne quelque chose, quand on est capable de se reprendre soi-même dans le général.