La lettre du jeudi

“Vrais voisins, faux amis” : peut-on se réjouir de tout perdre ?

Temps de lecture : 4 min

“Vrais voisins, faux amis” : peut-on se réjouir de tout perdre ?

Jon Hamm dans le rôle d’Andrew Cooper, dit “Coop”, dans la série “Vrais Voisins, faux amis” (Jonathan Tropper, 2025). © Apple TV+

« Il avait une femme, des enfants, un travail, beaucoup d’argent. Il a tout perdu. Pourtant, le héros de la série Vrais voisins, faux amis, dont la saison 2 est actuellement diffusée sur AppleTV et Canal+, se refait une santé, tranquillement. Pas de drame, pas d’aigreur, pas de cris. Aurait-il tout compris à la vie ?

Tout perdu… ou presque

Quand je dis qu’il a “tout perdu”, j’exagère un peu. Andrew Cooper, dit “Coop” (interprété par Jon Hamm, de la série Mad Men), gestionnaire de hedge funds viré pour avoir fricoté avec une employée, a suffisamment de ressources pour louer une maison et conduire sa propre voiture. Mais à 50 ans passés, il se retrouve dans une situation qui ferait frémir d’angoisse nombre d’entre nous : il doit repartir de zéro. S’il peut compter sur l’aide de ses amis – qui sont aussi ses voisins, bienvenue aux États-Unis –, c’est de façon limitée : la plupart sont des bras cassés obnubilés par le whisky Nikka de 25 ans d’âge, et l’un d’entre eux s’est même mis en couple avec son ex-femme (aïe !). Coop cohabite désormais avec sa sœur bipolaire, modeste joueuse de guitare au cœur brisé. Quant à ses enfants, bientôt adultes, il les voit en coup de vent, généralement pour s’entendre dire qu’il est le pire père du monde.

Encore une histoire d’homme blanc de plus de cinquante ans en crise ? Oui et non. Car Coop fait un drôle de choix. Plutôt que de se reconvertir comme gestionnaire de patrimoine et de ronronner dans le luxe jusqu’au cercueil, il décide de devenir... voleur. Plus encore, de voler ses propres amis – c’est là que l’intrigue devient amusante. Montres à 250 000 dollars, tableaux d’exception, bouteilles de vin exubérantes... Il connaît toutes les maisons par cœur et ne risque pas d’éveiller les soupçons, puisqu’il fréquente toutes les personnes qu’il s’apprête à dévaliser. La série Vrais voisins, faux amis s’intéresse en premier lieu à ce mystère : pourquoi bascule-t-il du côté obscur ? Plusieurs pistes sont explorées : l’argent facile, l’esprit de revanche, l’ennui, le désespoir, ou peut-être juste la bêtise, puisque cet Arsène Lupin de pacotille investit un monde peuplé de faussaires et de maîtres chanteurs dont il sous-estime les dangers.

Catastrophe ou délivrance ?

La dimension (im)morale de ce personnage n’est toutefois pas la plus intéressante à mes yeux. Si j’ai rattrapé la saison 1 en quelques jours, c’est parce que la série pose une question plus fondamentale : est-ce vraiment si grave de tout perdre ? L’idée, aberrante, mérite d’être étudiée. En voix off, Coop nous dit qu’à un moment de sa vie, autour de la trentaine, et sans jamais s’être demandé pourquoi, il s’est mis à “accumuler” (gather, en anglais). Des objets, des souvenirs, des relations, tout cela de manière impersonnelle, automatique. Il aimait sa femme, mais il se rend compte qu’il arrive très bien à vivre sans – voire que regarder des films de la Criterion Collection en buvant un petit coup seul sur son canapé, c’est plus appréciable que le mariage. Le discours banal du “C’est quand vous perdez tout que vous prenez conscience de ce que vous possédiez” est contredit par les faits : Coop apprécie sa nouvelle vie.

Se détacher des choses ?

Un tel désir d’accumulation peut s’entendre. Amasser consiste d’abord à agir et à retirer un plaisir de ces actions, aussi standard soient-elles. Ce qui pose davantage question, c’est de vouloir conserver ce que l’on accumule. Pourquoi s’obstiner à tout garder ? Pourquoi sommes-nous si terrifiés à l’idée de tout perdre ? Ce n’est pas qu’une question d’attachement. De nos jours, même des personnes divorcées peuvent rester liées – c’est le cas de Coop et de son ex-femme, par exemple. Dans une autre série télévisée que j’ai regardée récemment, D’argent et de sang, de Xavier Giannoli, le fonctionnaire qui enquête sur la fraude à la taxe carbone (joué par Vincent Lindon) livre une réponse possible. Il explique, à propos d’un suspect accroc aux casinos, que le rêve secret d’un joueur de poker, ce n’est pas de gagner, mais de perdre. Pourquoi ? Parce que “ce qu’il désire vraiment, c’est se refaire”. Remonter la pente, lutter, et s’émerveiller, le moment venu, de la difficulté surmontée.

L’expérience fondamentale du monde

On avance rarement dans la vie en se disant : “Chouette, je vais tout perdre.” Mais en éprouvant ce vertige, le personnage de Coop se met à considérer différemment l’existence. Dans son livre Apprendre à perdre (2019), le philosophe Vincent Delecroix montre, sans en faire l’éloge simpliste, que la perte radicale comporte des vertus éthiques : “Ce qui est perdu n’est pas à la marge de notre expérience du monde, mais en son centre et partout, parce qu’il la rend possible. Il faut se représenter ce qui est perdu non comme un contenu de la conscience nostalgique, mais comme une condition de l’expérience.” La perte ouvre de nouveaux possibles, elle creuse du relief là où il n’y avait que des lignes planes. Elle n’est pas un anéantissement de qui l’on est ; elle reconfigure notre relation au monde, souvent pour le meilleur. Apprendre à perdre suppose de restituer cette chose au monde, de “conserver le lien dans son détachement”. Et de comprendre que rien ni personne n’est éternellement voué à nous appartenir. »

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