Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Au milieu des héros, des hommes et des dieux dont les mythes grecs regorgent, s’immiscent parfois quelques daimônes. Leur nature intrigue : que (ou qui) sont-ils, ces mystérieux êtres que l’on se gardera de traduire par « démons » pour ne pas plaquer sur eux l’imaginaire chrétien du « démoniaque » ? Ni leur statut ni le rôle qu’ils exercent ne sont très clairs. Interprété comme une divinité mineure, comme une force impersonnelle, voire comme un mana magico-religieux, le daimôn « exprime quelque chose de divin », affirme Vinciane Pirenne-Delforge… mais quoi exactement ? Grâce à une érudition impressionnante, l’historienne a mené l’enquête en 2019-2020 lors de ses cours au Collège de France, en revenant au plus près de différents textes de la poésie archaïque et classique grecque, chez Homère, Théognis, Pindare, Euripide, etc., c’est-à-dire avant l’appropriation du terme par la philosophie. Dans le contexte du polythéisme grec « où les dieux sont immanents », le daimôn désigne la puissance divine quand elle intervient dans le monde des humains, pour les assister, les aider dans leurs entreprises ou, au contraire, les retenir dans leur action. Conformément à son étymologie qui renvoie à la division et à la répartition, le daimôn poétique est ainsi un distributeur de biens et de maux pour les fragiles mortels, tantôt bienfaisant, tantôt malfaisant, mais toujours capable de surgir à tout moment, de manière imprévisible. Sans être lui-même l’objet d’un quelconque culte ou d’une pratique populaire, cet agent des dieux fait le lien avec les hommes pour les pousser au-delà d’eux-mêmes afin de leur faire réaliser ce qu’ils ne seraient pas capables d’accomplir seuls. Et l’on comprend mieux qu’Hésiode puisse affirmer qu’un « homme heureux est eudaimôn », car le concept d’eudaimonia (que l’on traduit d’ordinaire par « bonheur », « prospérité », « épanouissement » ou « béatitude ») correspond au fait d’être favorisé – sans qu’on puisse identifier très précisément en quoi ou par quoi on l’est. Car qui pourrait croire que le bonheur s’obtient tout seul ?
Qui (ou que) sont les daimônes, ces mystérieux êtres que l’on se gardera de traduire par « démons » et qui peuplent la littérature, la poésie et la…
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