“De l’indifférence à la différence”, de Mazarine M. Pingeot : retrouver le goût de la transcendance

Une recension de Octave Larmagnac-Matheron, publié le

S’il est bien entendu question dans ce dense essai d’insensibilité, de désintérêt ou de lassitude, l’ouvrage de Mazarine M. Pingeot se veut beaucoup plus ambitieux. L’« affect » d’indifférence, si répandu aujourd’hui, n’est que le « symptôme » d’une « structure » d’indifférence, caractéristique des moments de crise comme ceux que nous traversons aujourd’hui : émergence de la « masse comme affaissement et indifférenciation des classes » qui organisaient les sociétés, égalisation de tous les discours, dont le nivellement détruit le souci même de la vérité, relativisme moral qui efface la différence du bien et du mal… Derrière cette crise d’indifférence, Pingeot débusque une certaine vision philosophique, qualifiée d’« immanentisme », qui a pu prendre différentes formes mais dont Deleuze est la figure la plus marquante. Avec l’immanentisme, l’homme se ferme à la transcendance. Il n’y a plus que le monde, l’être. Plus de place pour ce qui est « au-delà » : ne subsiste qu’un ersatz de différence comparative entre des objets placés sur un même plan, qui n’a rien à voir avec l’écart absolu entre des ordres incommensurables – entre la liberté, le devoir ou le sens de l’existence et le monde. Renonçant aux grandes questions métaphysiques qui lui donnent profondeur et contraste, l’existence indifférente est privée de repères, incapable de s’orienter. Elle se réduit à la répétition des cycles organiques, travail et consommation. Le seul horizon capable de remplir cette vie amputée d’une ouverture vers un au-delà, c’est la domination du monde, l’extension indéfinie de la puissance, qui prend la forme du perfectionnement sans fin de la technique. « S’il n’y a plus de différence, le seul ailleurs qui reste est celui de la conquête horizontale. » En leurs temps de crise, Descartes, Kant et Husserl se sont chacun à leur manière efforcés de dépasser le double écueil du scepticisme, qui abandonne les grandes questions, comme du dogmatisme, qui les enferment dans une totalité sans extérieur, afin de retrouver un chemin vers la transcendance. C’est ce geste que Pingeot reprend. 

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