Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Voici un guide précieux pour qui veut penser la fin de notre monde. Yves Citton et Jacopo Rasmi endossent les terribles prédictions de l’effondrement, mais sur un mode moins collapsologue que collapsonaute – autrement dit, une fois les faits acquis, comment naviguer entre les tsunamis, les marées noires et les crises économiques ? Pour répondre, ce livre fait siennes deux vertus de marin : la prudence et l’esprit d’aventure. La première oblige les auteurs à identifier tous les écueils menaçant le navire collapso : l’abandon de l’action politique devant l’inéluctabilité du mal ; le repli identitaire ou la mythification d’un âge d’or perdu ; la tentation de se sauver tout seul. L’esprit d’aventure, ensuite, les conduit vers des pensées latérales ou sous d’autres tropiques. Par exemple, dans l’Amazonie décrite par l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro, où certaines populations amérindiennes pourraient nous apprendre à reconnaître la valeur égale de chaque vivant. Ou même du côté de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Une descente dans le Maelstrom (1841), dans laquelle un pêcheur attiré par le gain se retrouve emporté dans un tourbillon norvégien. Il devient, entre peur de la mort et fascination devant la puissance de la nature, une allégorie du collapsonaute.
Le livre navigue donc à 360° – au risque de donner le mal de mer, tant nous sommes ballottés dans toutes les directions. Photos, chansons, graffitis, documentaires, essais… Les références tournoient à toute vitesse et perdront peut-être le débutant en collapsologie. « Ceci est du montage », admettent Citton et Rasmi à la fin du livre, en revendiquant l’ouverture d’une pensée fragmentaire contre le grand récit. Au milieu de cette profusion, le registre des solutions techniques est absent. Comment se sauver, à la fin ? N’est-ce pas la plus urgente question de l’effondrement ? Précisément pas, répondent les auteurs. Cette obsession fait même partie du problème : c’est ce « solutionnisme » instrumental qui a fait de nous les tyrans de la nature. Celui que nous sauverions en nous concentrant uniquement sur le comment, c’est donc, selon le mot de l’artiste Grégory Chatonsky, « l’ennemi que nous sommes » pour la planète. Générations collapsonautes s’emploie donc à chercher un humain à sauver qui ne soit plus cet ennemi : un humain qui aura cessé de considérer la nature comme un moyen.
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