“Grâce et Beauté” : l’attention, cœur secret de la pensée de Simone Weil

Une recension de Martin Legros, publié le

« L’attention du maladroit est une attention aux gestes à éviter. L’attention de l’homme habile est une attention à l’objet […]. Le bon cycliste voit non seulement l’obstacle, mais toute la piste. Le bon faucheur a une manière de prendre possession du champ par la pensée. » On connaît la philosophe Simone Weil pour ses grands textes, au carrefour de la pensée grecque et de la mystique chrétienne, sur l’enracinement, la force ou la grâce. Mais sa réflexion sur l’attention est peut-être le cœur secret de sa pensée, comme le montre ce petit volume intelligemment constitué d’extraits issus de textes les plus épars. Weil s’intéresse à l’attention sous toutes ses formes : celle de l’enfant qui se concentre sur un devoir de mathématiques comme celle du travailleur qui devient habile à force de s’incorporer des habitudes, celle du chef d’armée face à ses troupes comme celle de l’homme qui se soucie du malheur de son prochain. Dans l’étude, l’action ou la contemplation, soutient-elle, le même acte mental est en jeu. Contrairement à l’idée reçue, il s’agit moins de se concentrer, de fixer son esprit sur un point précis, que de se mettre, corps et âme, en position d’attente et d’ouverture : « suspendre sa pensée, la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet ». Un peu comme le lecteur devant une histoire palpitante. Weil propose d’ailleurs de voir dans la lecture, pas seulement d’un texte, mais d’une situation comme d’une rencontre ou d’une émotion, le paradigme de l’attention. « Le ciel, la mer, le soleil, les étoiles, les êtres humains, tout ce qui nous entoure est quelque chose que nous lisons… Chaque outil est un instrument à lire et chaque apprentissage l’apprentissage d’une lecture. Pour le capitaine éprouvé, dont le bateau est devenu comme un prolongement de son corps, le bateau est un instrument à lire la tempête. » On ressort transformé de cette méditation à la fois inspirée et concrète, disposé à une plus grande attention, sensible à la « parenté mystérieuse » entre le beau, le bien et le vrai.

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