“Le Passé à venir” : Tim Ingold par-delà les générations

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

Après les baby-boomers, la génération X, puis la Y, la Z et maintenant la cohorte alpha… de sorte que les différentes générations se succéderaient comme autant de couches se superposant pour former une pile. Et si, en les concevant ainsi, nous manquions l’essentiel de ce qu’elles partagent ? C’est l’idée, simple mais géniale, que défend Tim Ingold. L’anthropologue explique qu’une génération ne remplace ni ne supplante jamais la précédente, mais cohabite et noue des liens continus avec elle. En réalité, les générations se chevauchent, s’enchevêtrent et s’assemblent sur toute leur longueur : « Les vies humaines s’enroulent les unes autour des autres, conférant à la vie sociale une certaine cohésion et l’empêchant de s’effilocher. » Qu’il s’agisse de l’évolution, de l’extinction ou de l’éducation, il faut cesser de limiter la transmission à un patrimoine (génétique, financier, culturel, écologique, etc.) qu’une génération léguerait, si possible intact et « prêt à l’emploi », à la suivante. L’héritage est davantage qu’un simple transfert de ressources : on ne reçoit pas de ses parents un bâtiment ou un corpus d’expressions, mais on vit un certain temps dans une maison commune, de même qu’on habite une langue qu’on a parlée et sur laquelle on a imprimé ensemble une empreinte. Aussi traditions et savoir-faire ne sont-ils pas des choses du passé mais des réalités dynamiques qui perdurent et se renouvellent en permanence. Ingold ajoute là une nouvelle dimension de l’« écologie du sensible » qu’il élabore depuis Une brève histoire des lignes (2011) et approfondit sa compréhension de nos relations multiples aux autres et à notre environnement. Il nous offre surtout une manière d’échapper à notre courte vue de ce qu’il appelle la « Génération Maintenant » enfermée dans son présentisme, pour mieux nous réinscrire dans la « longue durée [en français dans le texte] de l’histoire », seule capable de nous faire envisager l’avenir d’une coexistence durable.

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