Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
« Composer un ouvrage collectif sur les philosophes célèbres, l’entreprise peut paraître innocente. On ne la tente pourtant pas sans scrupules : elle met en cause l’idée qu’il faut se faire de l’histoire de la philosophie, et même de la philosophie. » Nous sommes en 1956. Maurice Merleau-Ponty, professeur au Collège de France, débute ainsi son avant-propos à l’ouvrage qu’il vient de diriger, Les Philosophes célèbres. Paraissant aux éditions d’art de Lucien Mazenod, ce volume, pour lequel Giacometti a composé le frontispice, succède aux Sculpteurs célèbres et aux Écrivains célèbres dirigé par Raymond Queneau. En proposant une série de portraits de philosophes de l’Antiquité à nos jours, l’ouvrage s’inscrit dans la tradition du genre biographique, renouvelant l’antique Vies et Doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce. Mais, comme l’exprime clairement Merleau-Ponty, il s’agit aussi de bouleverser certaines habitudes de pensée en exploitant le « mélange de la philosophie, de l’histoire et de l’anecdote » puisque « ce désordre fait partie de la philosophie ».
Maurice Merleau-Ponty a demandé à plusieurs philosophes une réflexion engagée sur les penseurs historiques, plutôt qu’un compte-rendu « objectif ». Ainsi, Ferdinand Alquié exprime sa préférence pour Descartes par rapport à tous les autres ; Jean Starobinski dialogue avec Montaigne ; Gilles Deleuze « réagit » face à Bergson ; la pensée de Hume s’anime sous la plume de Gilbert Ryle, célèbre pour sa critique du dualisme cartésien et pour cette formule tranchante de « fantôme dans la machine » par laquelle il désigne l’âme-substance de Descartes. Exceptionnelle, la liste des contributeurs permet de mesurer l’importance du volume. Aussi l’initiative de rééditer en Pochothèque cette somme, depuis longtemps épuisée, doit-elle être saluée. Des « suppléments » écrits par des spécialistes actuels éclairent le contexte historique des textes d’origine. Jean-François Balaudé, coordinateur de la présente édition, revient, à travers l’article consacré à Sartre, sur la réception de l’existentialisme à l’époque de Merleau-Ponty.
Singulier, le découpage de l’ouvrage illustre le point de vue de Maurice Merleau-Ponty sur l’histoire de la philosophie. Son regard aiguisé perçoit une crise traversant « toutes les institutions – science, capitalisme et, si l’on veut, complexe d’Œdipe – qui, directement ou indirectement, sont apparentées à la philosophie [occidentale] ». Ainsi se comprend le choix pour le moins original de débuter par une partie consacrée à « L’Orient et la philosophie ». Il s’agit, en indiquant son caractère ethnocentré, de remettre en question « l’idée de la philosophie comme “science rigoureuse” – ou comme savoir absolu ». En décentrant le point de vue, on apprécie mieux le caractère vivant du rapport de la philosophie à son histoire : « Son centre est partout, et sa circonférence nulle part », écrit l’auteur de la Phénoménologie de la perception. C’est bien cette perception non des différentes époques de l’histoire de la philosophie, mais de ses différents « paysages », que l’ouvrage fait naître. Loin d’apparaître comme des visites au musée, les questionnements restent ouverts, pouvant être prolongés, déplacés par le lecteur, à la faveur de ce « tête-à-tête » privilégié avec « son » philosophe. « Comme l’Europe ou l’Afrique, l’histoire de la philosophie est un tout, quoi qu’elle ait ses golfes, ses caps, son relief, ses deltas, ses estuaires. » Un livre, en somme, qui sert de boussole…
Des Philosophes célèbres à cette Columbia History of Twentieth-Century French Thought, il n’y a qu’un pas. Ils y sont tous, des ambassadeurs historiques de la philosophie française au XXe siècle – Bergson, Camus, Sartre –, à ses modernisateurs – Foucault, Derrida, Deleuze. Toute la foule bigarrée des intellectuels français du siècle dernier, tous genres confondus : philosophie (Alain, Paul Virilio), littérature (Proust, Assia Djebar), théorie littéraire (Barthes, Genette), histoire (Fernand Braudel, Pierre Nora), sociologie (Durkheim, Alain Touraine). L’hétérogénéité de ce panorama invite à s’interroger sur l’identité de cette « pensée française » qui apparaît ici comme une catégorie émergente de l’histoire des idées. La perspective ouverte par la notion de French Theory s’est considérablement étendue.
Les dictionnaires à usage pédagogique marquent le XXe siècle. André Lalande propose ainsi un Vocabulaire critique et technique de la philosophie (1902-1923). Il qualifie son dictionnaire de technique car il se tient au vocabulaire…
Pourquoi un vol, même mineur, nous bouleverse-t-il autant ? Se faire arracher son téléphone ou son sac dans la rue peut susciter un réel traumatisme –…
Et si la lutte politique ne germait pas d’une idéologie commune mais d’une expérience partagée ? Avec son concept de « solidarité des ébranlés », le Tchèque…
« Je suis un malade mental », a déclaré le journaliste Nicolas Demorand après avoir révélé sa bipolarité dans un récit autobiographique qui vient de…
Lors d’un défilé militaire organisé à Pékin début septembre, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont exprimé leur espoir de vivre jusqu’à 150 ans,…
Puisant son inspiration chez les Antiques, Jean-François Sivadier compose une partition impétueuse qui déroule la lignée maudite des Atrides. Une…
Puisant son inspiration chez les auteurs antiques, Jean-François Sivadier compose, avec Portrait de famille. Une histoire des Atrides, une partition impétueuse…
« Le parallélisme entre les robots et les esclaves est très intéressant du point de vue juridique. En droit romain, la conception de l’esclave a évolué. Au départ, il n’était qu’un outil, un simple instrument qui n’avait aucun droit. Il était…