Psychologie
De l’Antiquité à Nicolas Demorand : la grande histoire vécue de la bipolarité
Nicolas Demorand. ©Joël Saget/AFP
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« Je suis un malade mental », a déclaré le journaliste Nicolas Demorand après avoir révélé sa bipolarité dans un récit autobiographique qui vient de paraître, Intérieur nuit (Les Arènes). Une manière de dédramatiser un trouble psychiatrique méconnu, dont de nombreux penseurs, médecins, artistes et écrivains ont dépeint les symptômes, de l’Antiquité à nos jours. Nous revenons sur leurs écrits et témoignages.
La plus ancienne description du trouble bipolaire remonte, d’après le neuropsychiatre Marc-Louis Bourgeois dans son traité Les Troubles bipolaires (Éd. Lavoisier, 2014), à Arétée de Cappadoce (Ier-IIe siècle par. J.-C.) : ce médecin de l’Antiquité romaine décrit l’alternance de périodes mélancoliques et de manies. Tantôt, les patients sont « languissants, tristes, taciturnes », tantôt, ce sont des hommes « qui rient, qui chantent, dansent nuit et jour, qui se montrent en public et marchent la tête couronnée de fleurs, comme s'ils revenaient vainqueurs de quelques jeux ». Il faudra pourtant attendre des siècles avant que la bipolarité ne soit plus reléguée au rang de saute d’humeur mais fasse l’objet d’un vrai intérêt médical. En 1686, le médecin genevois Théophile Bonet forge l'expression manico-melancolicus (maniaco-mélancolique). En 1854, l’aliéniste français Jules Baillarger décrit chez certains patients l’alternance de « deux périodes régulières, l'une de dépression et l'autre d’excitation ». Cette forme de « folie » intéresse aussi à la même époque le psychiatre Jean-Pierre Falret. Certains parlent de folie « circulaire ». Synthétisant ces recherches, l’Allemand Emil Kraepelin, considéré comme le fondateur de la psychiatrie scientifique moderne, crée, dans son Traité de psychiatrie (1889), la formule « maniaco-dépressive » pour désigner certains types de folies ou de psychoses. C’est ainsi que sera, jusqu’à récemment, désignée la bipolarité (le terme est adopté par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'American Psychiatric Association en 1968). Si Freud s’intéresse assez peu aux maniaco-dépressifs, certains psychanalystes, comme Karl Abraham, trouvent dans leur pratique des outils pour étudier ces troubles.
L’impossibilité de se donner une identité
La psychose maniaco-dépressive suscite un intérêt plus marqué au sein de la psychiatrie phénoménologique. Selon Eugène Minkowski, le maniaque est caractérisé par l’incapacité de faire « du temps du maintenant un présent » : il est emporté dans une fuite en avant. Le dépressif, au contraire, est « dépassé par l'écoulement d'un temps insaisissable et rejeté dans le passé », commente le médecin Maurice Bazot. Bref, aux yeux de Minkowski, la bipolarité est une « déstructuration temporelle-éthique ». Pour Ludwig Binswanger, la manie se caractérise par une « fuite des idées », qu’il présente comme « conscience de la non-clôture, de la possibilité d’ouverture infinie […] dans une espèce de mouvement de pensée qui se manifeste comme un flottement ». La manie est « volatile ». Elle est marquée par « l’orientation vers le monde-d’autrui et le détournement du soi propre », s’accompagnant d’une tendance à « s’exprimer ou à communiquer ». Pour Binswanger, « le trait essentiel de la forme d’être humaine maniaco-dépressive […] tient en ce que l’hybride “maniaque” et le désespoir “mélancolique”, c’est-à-dire l’écroulement sous le caractère de fardeau de la réalité ou de l’existence, d’une certaine manière vont ensemble ». La fuite des idées indique, en le repoussant, le caractère insupportable d’une existence abandonnée à elle-même. On comprend mieux ce qu’écrit Catherine Cusset dans son roman L’Autre qu’on adorait (Gallimard, 2016) : « L’intensité [de la phase maniaque est] d’autant plus élevée que la dépression est plus forte, car la manie, selon certains psychiatres, serait un rempart désespéré contre la souffrance de la dépression. »