Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Pour comprendre encore quelque chose de Gaza, il fallait entrer dans ce territoire mutilé par des mois de siège et des années de blocus. Une nuit de décembre 2024, l’historien Jean-Pierre Filiu a réussi ce qu’aucun reporter n’est parvenu à faire. Il pénètre par la zone tampon du territoire de Rafah, dans ce qu’il appelle une « cloche hermétique », et y reste trente-deux jours . Il raconte : « Les phares de la jeep serre-file étalent nos ombres le long de la trouée d’asphalte. Le silence n’est troublé que par le ronron lancinant des moteurs, le crépitement des radios en hébreu et le roulement de nos valises sur le goudron militaire. »
Écrit comme un carnet, Un historien à Gaza reconstitue un quotidien inimaginable, dont les statistiques relevées par l’auteur – 2,3 % de la population gazaouie tuée depuis octobre 2023, 87 % des habitations détruites, 85 % de la population déplacée… – ne peuvent pas rendre compte. Filiu commence par restituer l’univers sonore : d’abord, le bourdonnement entêtant des drones israéliens, les rafales d’armes automatiques dont la distance est évaluée en une fraction de seconde – à plus de 200 mètres, c’est « loin ». Puis le chant des coqs à l’aube, la détonation des frappes aériennes et des pilonnages d’artillerie qui persécutent ces passants errant sur la route côtière. Ces derniers n’entendent même plus les klaxons des quelques véhicules roulant au pas sur le peu de routes encore praticables. Pourtant, sur la bande littorale d’Al-Mawasi où s’entassent 1 million de déplacés, la vie est là, avec des cafétérias et des salons de coiffure. Le tout sans chauffage, sans carburant, sans eau, sans électricité, dans une « mer de tentes » où chacun dispose de son 1,5 mètre carré sur la boue ou le sable.
Dans un monde effondré qui échappe – on ne sait comment – à la « décompensation collective », l’espace public a perdu tous repères usuels. Entre un no man’s land et une zone humanitaire, on habite dans les cimetières ou les écoles. Bien sûr que les objets ont mille vies, que les roues de vélo font tourner les machines à coudre. Mais le plus saisissant réside dans cette façon qu’a un groupe d’humains de réduire son existence à son plus grand malheur. Quand l’humidité tyrannise plus que la faim, les querelles politiques entre des représentants politiques dont les mandats sont tous obsolètes – du président de l’Autorité palestinienne aux députés du Hamas – importent moins que le prix des cigarettes, même vendues par moitié.
L’historien et ex-diplomate documente la vie à Gaza par des séjours réguliers depuis les années 1980, mais ce témoignage est, au-delà de la description, un voyage aux frontières de la société humaine, là où la justice est devenue une idée bien futile. Les prisons ont été ouvertes depuis longtemps, et les pillards des rares convois humanitaires ont désormais leurs propres marchés, comme à Deir el-Balah. La leçon de Filiu est que, sur une terre sans État, il n’y a pas de guerre de tous contre tous comme le professaient les philosophes libéraux, Thomas Hobbes en tête. Entre deux ordres d’évacuation, la vie s’organise encore, mais en apnée, dénudée de tout ce qui ne fait pas tenir un jour de plus : la contestation politique, le besoin de justice, la pensée pour ces morts pourtant omniprésents. Il conclut : « On s’écarte aujourd’hui par réflexe, on préfère détourner le regard, on a déjà tellement de peine à porter, on étouffe de tant de deuils refoulés, on pouvait autrefois se sentir solidaires et unis, on peine dorénavant à assurer le minimum vital à sa chair et son sang, on se replie sur les plus proches pour se décharger d’une intenable responsabilité, on réduit son horizon à sa seule tente ou à la pièce où l’on a échoué. »
Alors que le voilier Madleen voulant forcer le blocus entourant la bande de Gaza vient d'être arraisonné par les forces israéliennes, l’historien Jean-Pierre…
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