Écologie
Peut-on parler d’“effondrement climatique” ?
Cette carte des températures mondiales en juillet 2023 montre les écarts de chaleur sur l’ensemble du globe par rapport à la normale saisonnière entre 1951 et 1980. En rouge, les zones qui présentaient une température plus haute que la moyenne pour un mois de juillet. En bleu, les températures inférieures. © NASA’s Goddard Institute for Space Studies
« L’effondrement climatique a commencé », a affirmé le secrétaire général de l’ONU António Guterres, jeudi, commentant le fait que l’été 2023 serait sans doute le plus chaud jamais enregistré. Que recouvre cette notion ? Éclairage.
De quoi parle-t-on lorsqu’on parle d’« effondrement climatique » ? Difficile d’y voir clair dans cette notion aussi alarmante que vague, souvent mobilisée, rarement définie, qui circule depuis quelques années, en particulier dans les milieux collapsologues. L’idée globale est que les écosystèmes, trop fragilisés par le réchauffement climatique et ses conséquences funestes, ne puissent plus du tout retrouver leur aspect courant – qu’ils ne soient pas assez « résilients », lit-on parfois aussi – et donc que le retour à une situation stable soit définitivement impossible.
Encaisser des chocs
Pour saisir ce qui est en jeu dans cette expression, on peut mobiliser la théorie générale des systèmes. Le climat représente, d’une certaine manière, un système : un ensemble d’éléments et de paramètres interconnectés les uns aux autres selon un ensemble de relations relativement permanents dans le temps. La variation même importante d’un de ces facteurs, par exemple une concentration accrue de CO2, peut influencer les autres.
Pas toujours de manière dramatique, heureusement : tout choc ne provoque pas nécessairement l’« effondrement » d’un système. Les systèmes manifestent des propriétés permettant d’encaisser les heurts, de les absorber. Il arrive même que ces coups modérés aient des vertus. Ainsi, l’augmentation de la concentration en CO2 tend à augmenter l’intensité de la photosynthèse végétale, donc de l’absorption du dioxyde de carbone. On parle de « rétroaction négative », phénomène qui réduit l’effet initial et qui permet le maintien de l’équilibre.
Seuils à ne pas dépasser
Mais la crise climatique ne produit pas que des rétroactions négative, loin s’en faut. Les rétroactions positives du système peuvent créer un effet inverse et déstabiliser durablement les écosystèmes. Ainsi, la fonte des glaces sous l’effet de la hausse des températures diminue le pouvoir réfléchissant (l’albédo) de la surface terrestre, ce qui accroît encore, en un cercle vicieux, le réchauffement. De même, lorsque la température des océans augmente, leur capacité d’absorption du CO2 diminue, ce qui accentue l’effet de serre et, en retour, augmente encore la température des eaux océaniques.
Au-delà d’un certain seuil, le système risque l’emballement, l’effondrement, la plongée dans l’informe. Pour le dire autrement, il menace d’être entraîné dans un processus de transformation de plus en plus rapide qui ne débouche jamais sur un nouvel équilibre. Pas, du moins, dans un temps suffisamment court du point de vue des vivants. Car c’est bien tout l’enjeu : la capacité de résilience et d’adaptation de la vie. Or, si la vie peut, dans certaines conditions (lenteur des changements, en particulier), s’adapter à un nouveau milieu – on le voit par exemple dans les phénomènes d’acclimatation –, il lui est beaucoup plus difficile de prospérer dans des conditions sans cesse changeantes.
Du risque à l’incertitude
C’est en particulier un problème pour la vie humaine, très dépendante de la possibilité de prévoir. L’anticipation réclame la stabilité d’un équilibre. Mais comment anticiper si désormais tout équilibre vacille ? Si nous passons, pour le dire dans les termes de l’économiste américain fondateur de la première École de Chicago Frank Knight (Risk, Uncertainty and Profit, 1921), d’un monde fait de « risques » pondérables par rapport à certaines régularités à un monde d’« incertitude » beaucoup radicale, où les catastrophes surviennent de manière imprévisible. C’est bien ce qu’exprime António Guterres en utilisant la formule d’« effondrement climatique » : « Notre climat implose plus vite que nous ne pouvons y faire face, avec des phénomènes météorologiques extrêmes qui frappent tous les coins de la planète. »
Les sociétés humaines, on peut du moins le supputer, auraient bien du mal à s’adapter à un effondrement du système climatique. Les deux effondrements, l’un environnemental et l’autre civilisationnel, sont en effet intimement liés. Il est assurément trop tard pour empêcher la dérive rapide de l’équilibre climatique – qui fera, à n’en pas douter, bien des victimes étant donné sa vitesse –, mais il est peut-être encore temps d’endiguer un emballement incontrôlable dissolvant, dans des délais commensurables à ceux des existences vivantes, l’horizon d’une stabilité retrouvée.
Difficile, sinon impossible, de dire exactement à partir de quand le seuil sera franchi. Les facteurs en jeu sont extrêmement nombreux, et leurs effets sont interdépendants. La liste fameuse des neuf « limites planétaire », dont cinq sont désormais franchies, est tout au plus un indicateur. Dire « l’effondrement climatique a commencé » peut donc paraitre hâtif. Il s’agit pourtant d’une possibilité réelle : possibilité que, étant donné le caractère imprévisible de l’effondrement, nous ne puissions qu’en prendre conscience après coup, trop tard.