L'âge des menaces existentielles
"Sunken". © Adso Piñerúa - @adso.cc
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Des guerres en Ukraine et au Proche-Orient à la prise de contrôle de l’IA sur nos vies, en passant par le réchauffement climatique ou la mise à mal de la démocratie américaine par Donald Trump, les menaces et conflits d’aujourd’hui nous sont présentés comme mettant en jeu l’existence même des peuples et de l’humanité. Cette dramatisation est-elle justifiée ? Éléments de réponse avec Heidegger, Machiavel et Carl Schmitt.
Lors d’une intervention télévisée en mars 2024, deux ans après l’entrée des chars russes en Ukraine, le président Macron affirme : « La guerre en Ukraine est une guerre existentielle pour la France et l’Europe. Si la Russie venait à gagner, la vie des Français changerait, nous n’aurions plus de sécurité en Europe. » Au même moment, Vladimir Poutine, présentant la nouvelle stratégie russe consécutive à cette guerre, présente l’Occident dans son ensemble comme « une menace existentielle » pour son pays, tandis que le Premier ministre Benjamin Netanyahou affirme à propos de la guerre lancée contre le Hamas dans la bande de Gaza : « Israël est dans une guerre existentielle qu’il doit gagner, il frappera ses ennemis jusqu’à la victoire totale. » Le ministre palestinien des Affaires étrangères, Riyad al-Maliki, s’adressant à l’ONU pour dénoncer les dizaines de milliers de victimes civiles de cette intervention et un déplacement de population sans précédent, alerte la communauté internationale : « Notre peuple fait face à une menace existentielle. » À la même tribune, quelques années plus tôt, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, employait les mêmes mots à propos du changement climatique, précisant le sens de son inquiétude : « Si nous ne changeons pas de cap, nous risquons de manquer le moment où nous pouvons éviter un changement incontrôlé avec des conséquences désastreuses pour les humains et tous les systèmes naturels qui nous soutiennent. » Dans un registre mêlant l’écologie et la souveraineté, l’Égypte dénonce depuis plusieurs années le « barrage de la Renaisssance » que l’Éthiopie construit sur le Nil comme une « menace existentielle » qui la priverait de son accès à l’eau du fleuve. Même Donald Trump, auquel Joe Biden s’était affronté pendant la campagne comme à une « menace existentielle » pour la démocratie, signait au lendemain de son entrée en fonction une série de décrets dont l’un vise le programme nucléaire iranien, une « menace existentielle pour les États-Unis ». Quant à Yoshua Bengio, l’un des pères de l’intelligence artificielle, il redoute dorénavant la « menace existentielle » d’une nouvelle espèce de machines, générée par IA, « tellement intelligente qu’elle nous regarde comme des grenouilles »…
Multiples et contradictoires, sincères ou destinées à susciter l’effroi, ces occurrences de plus en plus insistantes posent question. Que veulent dire ces acteurs lorsqu’ils invoquent l’idée d’une guerre ou d’un conflit mettant en jeu l’existence même de l’entité collective – institution, peuple, nation, humanité – dont ils ont la charge ? Pour une collectivité, comme pour une personne, une menace existentielle est un danger qui met en péril sa propre survie et face à laquelle elle doit se préparer à engager toutes ses forces, sans hésiter ni compter. Mais c’est aussi une menace face à laquelle nous sommes mis en demeure de clarifier nos valeurs fondamentales, le sens ou le but de l’aventure collective que nous poursuivons, et de démontrer que nous sommes prêts à nous engager pour la préserver. La menace existentielle a donc une portée éthique et politique et pas seulement vitale, économique ou sécuritaire. Face à la progression des troupes russes en Ukraine, ce n’est pas seulement l’intégrité physique, la sécurité ou les ressources énergétiques d’un territoire qui sont en jeu. C’est le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, la solidarité européenne et les libertés démocratiques face à des régimes autoritaires qui sont mis à mal... ainsi que la détermination des peuples à payer le prix pour faire exister cet héritage et ce projet. Face à l’IA ou au réchauffement climatique, il ne s’agit pas seulement de défendre ce que nous sommes en tant qu’ Homo sapiens ou habitant de la Terre, mais de nous battre pour ce que nous voulons être, des êtres de pensée et pas seulement de calcul, soucieux de la permanence et de la beauté des formes de vie sur Terre : l’existentiel ne désigne pas seulement la pérennité de l’existant, il emporte une idée de la vie bonne.