Scènes
La philo en tubes
© Laure Ceillier et Pierre Nydegger
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Cet article est issu du numéro 137 de Philosophie magazine « 137 - mars 2020 », en kiosque le 20 février 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si l’Eurovision vous proposait des ritournelles existentielles en lieu et place de rengaines kitsch ? C'est le projet du Concours européen de la chanson philosophique, initié par Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, à la MC93 de Bobigny fin février. Si vous rêvez de guincher sur des hits aux textes signés Vinciane Despret, pour la Belgique, et Michela Marzano, pour l'Italie, ce spectacle est fait pour vous ! Philosophie : douze points ; philosophy : twelve points !
« Nous reste-t-il assez d’incertitudes / Pour garder aux possibles un peu d’espoir ? / Nous reste-t-il de l’imagination, assez l’habitude / Pour voir des lucioles briller dans le noir ? » C’est avec ces paroles dignes d’un tube de l’été que la philosophe des sciences Vinciane Despret, professeure à l’université de Liège, a remporté le Concours européen de la chanson philosophique, un soir, au Théâtre de Vidy à Lausanne. Le prix de cet « Eurovision de la pensée » est remis en jeu régulièrement, au fil de la tournée, et prochainement à la MC93, à Bobigny. À chaque représentation, un nouveau jury composé d’universitaires – chercheurs en sciences humaines – a pour mission de noter pour chacune des onze chansons (disponibles sur europhilo.eu), arrangées par des étudiants suisses en musicologie et interprétées sur scène par deux artistes. Une explication et un débat motivent leurs votes, comme sur un plateau de télé, sauf que l’enjeu est non pas la part d’audience mais l’intelligibilité, et la dispute plus académique qu’artistique. Vinciane Despret, qui vient de signer Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019), est l’une des premières philosophes à s’être intéressée à l’éthologie animale, moquant elle-même l’académisme de la discipline. Citant en quelques couplets Donna Haraway, Virginia Woolf et Anna Tsing, elle incarne avec brio la figure rigoureuse mais dénuée d’esprit de sérieux que chérissent l’artiste Massimo Furlan et la dramaturge Claire de Ribaupierre, instigateurs de ce spectacle. Ils parlent avec la langue de l’ennemi, subvertissant les codes du divertissement et réintroduisent du jeu dans la pensée. Les compères ne sont pas à leur coup d’essai, puisqu’ils ont déjà commis en 2012 Les Héros de la pensée, une performance de 26 heures, inspirée par L’Abécédaire de Deleuze, menée comme un long banquet burlesque. Aujourd’hui, les intellos s’affrontent amicalement par chansons interposées. La professeure de philosophie morale et politique Michela Marzano a ainsi écrit pour l’Italie sur l’incomplétude de l’existence. Ce qui donne : « Même si nous sommes tous vulnérables / Rien ne peut détruire notre dignité / C’est la fragilité de l’existence / C’est le manque à être, c’est le manque à avoir. » Philippe Artières, historien et chercheur au CNRS, représente la France. Il donne la voix à ce qu’il appelle, après Michel Foucault, les « hommes infâmes ». Ceux-ci lui ont inspiré une ballade qui manquait de rythme pour emporter vraiment l’adhésion du jury, dont les échanges, ce soir-là, avaient de l’allant.