La lettre du jeudi
10 ans après le 13-Novembre, y a-t-il toujours des fleurs sur les pistolets ?
Capture d’écran d’un reportage diffusé sur la chaîne Canal+ pendant l’émission “Le Petit Journal” du 16 novembre 2015. © Canal+
« Vous vous souvenez peut-être de cette phrase : “Les méchants, c’est pas très gentil”, prononcée par le petit Brandon, alors âgé de 6 ans, au micro du journaliste Martin Weill, deux jours après les attentats à Paris et Saint-Denis du 13 novembre 2015…
La scène, qui a fait le tour du monde, est devenue l’un des symboles de cette mémoire traumatique. Certains la trouvent candide. J’aimerais au contraire souligner la puissance de cet échange père-fils.
Une séquence naïve ?
Nous sommes le 15 novembre 2015. Angel est agenouillé à la hauteur de son fils, Brandon, sur la place de la République recouverte de fleurs et de bougies. S’ensuit cette discussion devenue célèbre :
Brandon : Il faut faire vraiment attention parce qu’il faut changer de maison.
Son père : Mais non, ne t’inquiète pas. Pas besoin de changer de maison, c’est la France, notre maison.
— Mais y’a des méchants, papa ! (voix plus basse)
— Oui, mais il y a des méchants partout.
— Ils ont les pistolets, ils peuvent nous tirer dessus parce qu’ils sont très, très méchants, papa !
— Ils ont des pistolets, nous on a des fleurs.
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Je me souviens très bien de certains commentaires à l’époque qui fustigeaient la naïveté de cette dernière réplique. Dix ans après, quelques réactions restent du même acabit. “Ah oui, on ne va pas aller loin avec cette phrase”, “Ça marche les fleurs, du coup ?”, peut-on lire sous la vidéo en question. Il me revient qu’une part de moi-même se disait alors la même chose. Évidemment, les fleurs ne font rien contre les fusils. Et elles n’ont pu protéger les 132 morts et les 413 blessés de l’attaque terroriste, ni même celles qu’on appelle les “victimes par ricochet” (ces enfants ou ces parents n’ayant pas vécu le drame en personne mais l’ayant éprouvé à travers l’expérience d’un proche directement touché).
Toutefois, le garçonnet qui échange avec son père n’est pas candide. Du haut de ses 6 ans, il semble avoir saisi la gravité de la situation. En témoigne l’apostrophe constante qu’il fait à son père, comme pour le rappeler gentiment à la raison. “Mais y’a des méchants, papa !” Voici d’ailleurs ce qu’il affirme juste après, le visage encore plus inquiet :
— Ben les fleurs, ça fait rien. C’est pour, c’est pour…
— Si, regarde, tu vois, tout le monde pose des fleurs. C’est pour combattre les pistolets.
— C’est pour protéger ?
— Oui.
— Et les bougies aussi ?
— C’est pour ne pas oublier les gens qui sont partis.
— C’est pour nous protéger, les fleurs et les bougies…
— Oui…
Je crois bien qu’à ce moment-là, Brandon n’est toujours pas convaincu. C’est aussi ce qu’a récemment affirmé son père, 10 ans après, alors qu’il était invité avec son fils désormais adolescent à l’émission Quotidien : “À la fin, il n’était pas rassuré. Et moi non plus, d’ailleurs.” En revanche, on peut quand même remarquer sur la vidéo de l’époque que l’inquiétude s’est en partie effacée du visage du jeune garçon, pour laisser place à un faible sourire. Il regarde avec tendresse tout autour de lui, les bougies, les messages de soutien colorés et les fleurs destinées aux victimes. L’enfant s’est un peu apaisé. Au beau milieu de l’horreur du moment, il a trouvé dans les paroles de son père une forme de réconfort, sans doute fugace.
La puissance de la douceur
À mon sens, le fils n’a pas renoncé à sa lucidité mais a accepté de se laisser envelopper par la douceur de son père. C’est, il me semble, cette douceur absolue, désarmante, confondante, qui a élevé cette scène au rang de symbole. Chaque mot du père, chaque regard de l’enfant – et même chaque question du journaliste – est empreint de la douceur qui se diffuse autour d’eux. Dans son livre La Puissance de la douceur (2013), la philosophe Anne Dufourmantelle explique “[qu’] il n’y a pas de seuil à la douceur, plutôt une continuelle invitation à être contaminé par elle, qui peut se briser en un instant”. On peut donc – parfois – parvenir à se laisser gagner par la douceur, qui revêt en l’occurrence une dimension universelle.
Bien sûr, cette douceur est fragile. Elle ne fait pas revenir les morts. Elle ne dissuade pas non plus “les méchants”. En revanche, elle ouvre une brèche, un moment, qui a atteint avec les années une forme d’éternité. Dix ans après, les paroles de cet enfant restent gravées dans la mémoire collective. La douceur, affirme également Dufourmantelle, “règne en nous par de minuscules brisures de temps, donne de l’espace, enlève leur poids aux ombres”. Cette brève conversation entre un père et son fils a eu, je crois, le pouvoir insigne d’enlever un peu de poids aux ombres. Quelque part en nous, il restera toujours cette voix qui affirme sans ciller que les fleurs peuvent l’emporter sur les pistolets. »