Accorder son intériorité à son extériorité

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Cet article est issu du numéro 93 de Philosophie magazine « Être ou avoir ? », en kiosque le 24 septembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Edward Snowden, voilà un personnage à la Capra, un héros profondément américain ! Cette pensée nous saisit à la vue du documentaire Citizenfour, sorti en janvier dernier. Nous sommes à Hong Kong, le 3 juin 2013, et, âgé de 30 ans moins des poussières, l’informaticien s’apprête, devant la caméra de Laura Poitras, à entrer en dissidence, à devenir l’ennemi public numéro 1 du gouvernement des États-Unis, à révéler au monde le délirant système de surveillance électronique mis en place par la Maison-Blanche depuis le début du siècle. Pourquoi prendre un tel risque, lui demande un journaliste ? Sa réponse est claire, posée, humble, et chaque mot compte. « Je me souviens de ce qu’était Internet avant qu’on se mette à le surveiller, commence-t-il. Un espace de liberté “sans équivalent dans l’histoire de l’humanité” où un gosse et un expert pouvaient discuter “d’égal à égal” à propos de “n’importe quel sujet”. Mais désormais je vois les gens se censurer eux-mêmes pour ne pas finir, comme ils disent, “sur la liste”. Et ça restreint les limites de leur exploration intellectuelle. Je préfère risquer l’emprisonnement ou toute autre conséquence négative que la limitation de ma liberté intellectuelle et celle de ceux qui m’entourent. » Conclusion : « Il ne s’agit pas d’un sacrifice, car cela me fait du bien, dans mon expérience humaine, de savoir que je peux contribuer au bien des autres. »

Snowden, ça pourrait donc être Mr. Smith au Sénat [de Frank Capra, 1940]. Mais aussi, et surtout, un magnifique héritier de Ralph Waldo Emerson. Celui qui est reconnu comme « le fondateur de la pensée américaine » ne définit-il pas la confiance en soi comme « aversion à la conformité » et n’appelle-t-il pas à donner voix à son intuition : « Exprimez votre conviction latente, et elle sera le sentiment universel » ? C’est que la confiance en soi, et là est le riche paradoxe de la pensée émersonienne, est un abandon de soi à ce qui nous soutient et nous dépasse – ou comme le dit Snowden : « Ce n’est pas moi le sujet de l’histoire. » Elle est ainsi le plus sûr ferment de la démocratie : elle amène à considérer que la justice, ou ce que Snowden appelle le « bien », consiste d’abord à favoriser l’élévation de chacun vers son propre point de singularité, son « génie » propre, à avoir autorité sur sa propre expérience.

Ralph Waldo Emerson en 6 dates

  • 1803 Naît à Boston 
  • 1832 Découvre l’Europe 
  • 1841 Publie « La confiance en soi », dans le premier tome de ses Essais 
  • 1850 S’insurge contre la loi sur les esclaves fugitifs 
  • 1870 Fait paraître son dernier recueil Société et Solitude 
  • 1882 Meurt d’une pneumonie à Concord, Massachusetts

Peu connue en France, la philosophie « transcendantaliste » d’Emerson irrigue profondément la culture américaine. Le « sage de Concord » a influencé les grands artistes du XIXe siècle, tels son disciple et concitoyen Henry David Thoreau, auteur de Walden et de la Désobéissance civile, les poètes Walt Whitman ou Emily Dickinson, les romanciers Herman Melville ou Henry James. De grandes figures de la prédication protestante ont reconnu leur dette à son égard. Les domaines de la politique, de l’éducation, de l’économie ont été ensemencés par ses idées. Les philosophes William James et John Dewey lui doivent la meilleure part de leur pragmatisme. En 1940, Emerson a droit à son timbre après que la poste a demandé à ses concitoyens d’élire les dix Américains les plus marquants. Pour autant, au XXe siècle, sa pensée a été refoulée par la philosophie universitaire : trop vive – Nietzsche considère Emerson comme son « âme sœur » et s’en inspire –, portée par des détours et des accents trop poétiques, et encombrée par ce « Dieu » dont on ne sait que faire de prime abord. Il faudra attendre, au début des années 1980, le philosophe américain Stanley Cavell pour non seulement comprendre que l’éthique « perfectionniste » émersonienne trouve son éclatante formulation dans le cinéma hollywoodien et désormais dans les séries télévisées, mais redécouvrir, derrière l’image de l’écrivain romantique, le philosophe rigoureux.

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