La lettre du mardi
Affaire Patrick Bruel : casser la voix de la romance
© Cason Asher/Unsplash
« Dans le torrent de haine qui se déverse sur les femmes qui ont eu le courage de dénoncer les agressions sexuelles et les viols que leur aurait imposés le chanteur Patrick Bruel, un élément me frappe : ce sont des femmes qui sont en première ligne pour défendre leur idole.
Sur les réseaux sociaux, le ratio est frappant. Rien que sur le compte Instagram du chanteur, ce sont elles qui expriment en majorité leur soutien, entre incrédulité – “Il n’aurait jamais fait ça” – et colère – “Laissez-nous écouter ses chansons en paix”. À l’initiative du collectif Salon féministe, une pétition a été lancée pour demander l’annulation de sa prochaine tournée et des représentations de la pièce de théâtre où il est actuellement à l’affiche à Paris, avec plus de 20 000 signatures recueillies. Change.org héberge toutefois deux autres pétitions, plus confidentielles (tout de même 3 500 signatures pour la plus visible), mais destinées à soutenir le chanteur. Leur point commun : elles ont toutes deux été lancées par des femmes et les commentaires sont en majorité signés par des femmes.
Le soutien des femmes
L’affaire en rappelle d’autres, des accusations visant Patrick Poivre d’Arvor en passant par Gérard Depardieu ou même Dominique Strauss-Kahn : un homme célèbre, usant de son image pour éteindre toute méfiance de la part de femmes souvent plus jeunes et en position subalterne (masseuses, techniciennes de plateau, fans…), avec un mode opératoire répété sans imagination, l’impunité épargnant visiblement de varier les scénarios. Mais dans le cas de Patrick Bruel, le soutien ne vient pas que des habituels masculinistes énervés du web ou du boys club des hommes de pouvoir qui entoure d’ordinaire de telles personnalités. Nombre de femmes relaient les arguments du type “pourquoi porter plainte seulement maintenant ?”, “elles veulent leur part de notoriété”, ou encore “à 16 ans, elle peut très bien l’avoir aguiché”. Si cette complicité féminine avec les piliers de la culture du viol peut choquer, elle n’est finalement pas si surprenante dans le cas d’un chanteur comme Patrick Bruel.
“Toutes mes chansons sont autobiographiques, elles ramènent toutes à quelqu’un”, confiait le chanteur sur France Inter en février dernier, déclinant ensuite le cliché de l’amant délaissé qui couche ses tourments amoureux “à quatre heures du matin” sur son piano. Ces bluettes ont fait la carrière du musicien, catégorisé dès ses débuts en “chanteur à midinettes”. Un épisode de la série documentaire Strip-Tease est même consacré à ces adolescentes qui se font “la Bruel pour aller danser” (1991). Lorsque le journaliste demande à l’une d’entre elles comment elle réagirait s’il lui faisait “des propositions amoureuses”, elle répond entre deux rires embarrassés qu’elle ne dirait “pas non”. “Mais il n’est pas un peu vieux pour toi, à 31 ans ?”, plaide le journaliste. “L’amour n’a pas d’âge”, répond la jeune fille, avec un cliché sans doute issu de maintes chansons. On peut balayer d’un revers de main condescendant ces émois adolescents et cette naïveté de jeune fille qui semble toujours croire au prince charmant. On peut aussi s’interroger sur le pouvoir d’attraction de ces récits, notamment auprès du public féminin. Car ce sont sans doute les fans d’alors qui peinent tant aujourd’hui à faire table rase de leurs illusions.
La romance, plus forte que la réalité ?
La romance, un truc de filles ? Oui, mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans une société patriarcale qui porte au pinacle une seule version de l’amour, celle qui unirait un homme et une femme par une histoire romantique, fusionnelle et exclusive, avec des rôles bien déterminés et genrés, il paraît raisonnable que nombre de femmes troquent une forme de soumission contre la promesse de tendresse, d’affection, de protection, voire d’idolâtrie de la part de leur partenaire. Dans un système qui n’encourage pas votre autonomie et qui érotise même l’asymétrie des relations amoureuses, on négocie son bonheur comme on peut. Une forme d’arnaque que bon nombre d’intellectuelles féministes ont relevée, de Simone de Beauvoir à bell hooks en passant par Adrienne Rich.
Dans un essai récemment paru qui s’intéresse aux succès de tels récits, Love Stories. Pourquoi les romances nous font du bien (Les Arènes), la philosophe Christine Van Geen remarque bien l’ambiguïté d’un genre qu’elle assume apprécier elle-même, à la fois “émancipateur et régressif”. Régressif parce que le plaisir tiré vient de la consommation d’histoires où les femmes attendent souvent d’être choisies, regardées, dans une position où leur agentivité n’est pas toujours valorisée avec une fin heureuse largement prévisible ; émancipateur du fait d’une authentique capacité transformatrice de l’amour. Même dans sa version la plus réac, l’autrice avoue que “ça fait du bien”.
Pourquoi ? “Dans la réalité, la force virile affichée et revendiquée est régulièrement mortelle. Dans la romance, ça finit bien. J’appuie sur ‘pause’ le continuum de la violence. Une décompression indispensable pour beaucoup qui ont été ou qui sont les plus exposées à la dureté de cette violence : les femmes, et plus particulièrement celles des milieux populaires, qui travaillent notamment dans les métiers du soin durs et mal payés.” De quoi faire de la romance une “littérature de dissociation” plutôt que d’évasion, soit une sorte de pharmakon qui ravive et soigne en même temps les traumas. Sans doute que les fans non encore dessillées de Patrick Bruel ont tendance à prendre la pause pour la réalité. Mais quand bien même cela me donne envie de hurler, je trouve difficile de les en blâmer. »
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