Édito

Ah ! qu’il est beau le débit d’euros : l’édito d’Alexandre Lacroix

Temps de lecture : 3 min

Ah ! qu’il est beau le débit d’euros : l’édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

J’estime qu’il y a deux manières de considérer l’argent et que celles-ci orientent énormément la façon dont nous nous en servons au quotidien.

En effet, pour certains, l’argent s’apparente à un solide. C’est l’image fantasmatique des lingots d’or qui remplissent le coffre-fort à la banque ou de la pile de pièces. Si nous visualisons ainsi l’argent que nous possédons, comme un bien essentiellement matériel, nous serons incités à nous montrer économes, voire avares. Nul n’aime, s’il a un jardin, que le voisin déplace la haie et empiète sur son terrain. De la même manière, si vous considérez que l’argent est de nature concrète et tangible, vous aurez tendance à vous montrer hostile envers quiconque s’approche de votre tas et menace de l’entamer, de le diminuer. Notre instinct de possession ne peut s’attacher qu’à ce qui présente un certain degré de matérialité et de stabilité. 

Mais pour d’autres, l’argent a plutôt les propriétés d’un liquide. Chaque jour ou presque, nous gagnons de l’argent mais nous en dépensons également – ne serait-ce que pour manger ou chauffer notre habitation en hiver. Comme il n’est pas possible de maîtriser à la perfection l’ensemble de ces flux – cela demanderait une attention épuisante –, mieux vaut se considérer soi-même comme une sorte de confluence entre plusieurs rivières, comme un point du réseau hydrographique. Si tout va bien, les eaux entrantes seront abondantes et elles entraîneront mécaniquement des dépenses équivalentes – selon la théorie des vases communicants, la bourse pleine se vide dans celles des commerçants ou des proches auxquels nous venons en aide. Si tout va mal, le quotidien devient plus aride, la vie ralentit. Dans un cas comme dans l’autre, le tout est de ne pas se retrouver à sec. Celui qui conçoit l’argent comme un liquide sera sans doute plus prompt à le dépenser sans compter, à se montrer généreux. Parce qu’il suppose que l’argent est fait pour circuler, que le débit appelle un nouvel afflux et que rien n’est plus empoisonné qu’une mare stagnante.

D’où vient qu’on est de l’un ou l’autre bord ? En un sens, j’ai l’impression que le paysan aura tendance à voir l’argent comme un solide – les balles de foin stockées dans sa grange – et le citadin comme un liquide – la paie qu’on dilapide le vendredi soir. L’éducation, le fait d’avoir connu la crainte du lendemain dans son enfance jouent également leur rôle – bien qu’il existe des pauvres prodigues et des riches pingres. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’ensemble de notre système bancaire et financier repose sur la dématérialisation de l’argent, qui n’est plus arrimé à aucun étalon-or depuis plus de cinquante ans, qui n’est plus qu’un jeu d’écritures mouvantes et perpétuellement actualisées. Et malgré l’absence de référent palpable aux valeurs fiduciaires, qui n’ont plus d’assise, comme leur nom l’indique, qu’en la confiance qui leur est accordée, quelque chose en nous comme un reste de sagesse paysanne fait le gros dos et refuse de consentir à la liquéfaction des avoirs. 

Quand il s’agit de philosophie, de proclamer la manière dont nous considérons l’existence en général, nous aimons prétendre que nous préférons l’être à l’avoir. Cependant, face à l’argent, nous hésitons encore : sommes-nous prêts à le laisser s’écouler autour de nous, comme l’eau de pluie qui rejoint les rivières ? Ou bien cet écoulement ne réveille-t-il pas la peur de manquer ? Quitter le domaine de l’avoir pour celui de l’être, c’est accepter de faire le saut dans l’incertitude du devenir.