Tribune
Aimer l’Amérique malgré tout, par Jean-Pierre Dupuy
Jean-Pierre Dupuy. © Patrice Normand/Leextra pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Le philosophe Jean-Pierre Dupuy enseigne depuis une quarantaine d’années aux États-Unis. Il décrit la réalité du trumpisme, qu’il appelle « terrorisme d’État », mais aussi l’une des causes de son triomphe : l’incapacité, d’après lui, de la gauche américaine à critiquer le « wokisme ».
➤ Cet article vous est offert pendant 48h. Pour profiter de tout Philosophie magazine et soutenir une rédaction indépendante, abonnez-vous à partir de 2€/mois.
Terrorisme d’État…
Cela fait plus de quarante ans que j’enseigne à l’université Stanford, en Californie, et que j’y passe une bonne partie de ma vie. Les quatre mois que j’ai vécus de décembre dernier à fin mars n’ont ressemblé à rien que le « collapsologue » le plus radical eût pu concevoir dans ses pires cauchemars. J’ai assisté impuissant à l’effondrement apparemment volontaire d’une société, d’une culture, d’une civilisation, à l’échelle d’un pays-continent. On sait déjà en France beaucoup de choses. Ce que je peux peut-être apporter, c’est une vue de l’intérieur, nourrie de quelques réflexions théoriques, puisqu’après tout c’est mon métier.
D’abord, bien nommer les choses pour ne pas ajouter au malheur du monde. Le régime politique qui se met en place, faut-il l’appeler « autoritaire » (ridiculement inadéquat), dictatorial, despotique, fasciste ? La formule « tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État » ne saurait s’appliquer ici alors que l’État, nommé « Government », se saborde lui-même. Décidément, non, rien ne convient – à l’exception de la formule « terrorisme d’État », due au grand historien américain Timothy Snyder, qui s’est mis en exil de son pays.
“Avec Trump, c’est le chaos qui est visé, et le chaos a ses raisons que la raison ne connaît point”
Comment nommer autrement une scène en plein jour où des hommes masqués vous poussent dans une fourgonnette noire sans plaque d’immatriculation et vous expédient sans autre forme de procès dans un camp de concentration d’un pays étranger dont vous ne parlez même pas la langue ? Quel autre mot utiliser alors que les gens ont peur, peur de perdre leur emploi du jour au lendemain, peur d’être privés du maigre accès qu’ils avaient à une couverture médicale d’État, peur de voir leurs enfants enlevés vers on ne sait quelle destination ? Pour les étudiants étrangers et les enseignants comme moi, peur de perdre toute possibilité de revenir en Amérique après s’en être éloigné provisoirement, pour des vacances par exemple, car toutes les données de votre téléphone et de votre ordinateur seront passées au peigne fin. Je suis une cible potentielle, car j’ai commis le crime de diffuser auprès d’étudiants et de collègues que je tenais pour « sûrs » le fameux discours du sénateur Malhuret avec des sous-titres anglais, et même la traduction d’un passage impitoyable du Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie.