L’extrait

Albert Camus : “La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l’institution du couvre-feu”

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Albert Camus : “La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l’institution du couvre-feu”

© Gallimard

Dans La Peste (1947) d’Albert Camus, de toutes les mesures imposées pour lutter contre le fléau dans la ville d’Oran, l’instauration du couvre-feu est l’une de celles qui suscite le plus de méfiance de la part des habitants. Si le monde nocturne n’a pas grand-chose à voir avec l’animation du jour, il maintient cependant une forme de vie dans les rues, les bars, les restaurants. Privée de ce souffle, la ville devient le règne de l’immobilité minérale. Une véritable « nécropole ».

 

« La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l’institution du couvre-feu. À partir de onze heures, plongée dans la nuit complète, la ville était de pierre. Sous les ciels de lune, elle alignait ses murs blanchâtres et ses rues rectilignes, jamais tachées par la masse noire d’un arbre, jamais troublées par le pas d’un promeneur ni le cri d’un chien. La grande cité silencieuse n’était plus alors qu’un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d’anciens grands hommes étouffés à jamais dans le bronze s’essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l'homme. Ces idoles médiocres trônaient sous un ciel épais, dans les carrefours sans vie, brutes insensibles qui figuraient assez bien le règne immobile où nous étions entrés ou du moins son ordre ultime, celui d’une nécropole où la peste, la pierre et la nuit auraient fait taire enfin toute voix. »

 

Albert Camus, La Peste, in : Oeuvres complètes, tome II (1944-1948), Gallimard, 2006, pp. 153-154