Les clés d'un classique
Alexandre Kojève, l’agent trouble de la raison
Alexandre Kojève. ©Wikimedia commons - © William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Après avoir médusé la scène intellectuelle française des années 1930 avec ses leçons sur Hegel, le philosophe d’origine russe Alexandre Kojève est chargé de mission de l’État français auprès de l’Europe… tout en œuvrant pour le KGB et en élaborant une œuvre monumentale où il annonce la reconnaissance universelle entre hommes et femmes. Voici en quatre étapes les tribulations d’un héraut de la pensée.
Automne 1943, Le Puy-en-Velay. Le philosophe d’origine russe et naturalisé français Alexandre Kojève part de Marseille, en zone libre, où il vit avec sa compagne Nina Ivanoff depuis deux ans, traverse le Massif central pour se rendre chez des amis dans le Lot. Tout en entretenant des contacts avec des dignitaires du régime de Vichy – il rédige à l’époque un traité sur la notion d’autorité et sur la constitution de Vichy, ainsi qu’un texte de propagande antisémite destiné à brouiller les pistes –, Ivanoff et lui participent à des actions conduites par la Résistance. Ayant appris qu’un régiment allemand de la région était constitué de Tatars de Crimée, prisonniers ayant accepté de combattre aux côtés des nazis pour avoir la vie sauve, Kojève leur rend visite avec un ami grec pour les convaincre de changer de camp, en leur parlant de culture musulmane. Rapidement percés à jour par les Allemands, tous deux sont arrêtés pour être fusillés, sans attendre un jugement, dès le lendemain. C’était sans compter sur les talents de négociation du jeune philosophe. Découvrant que le commandant du régiment allemand a été dans le civil responsable d’une galerie d’art à Munich qu’il a lui-même fréquentée, il s’entretient avec lui sur l’art et sur son oncle, le peintre russe Vassily Kandinsky. Les deux amis sont relâchés sur-le-champ et recouvrent la liberté.
Pour Marco Filoni qui relate cet épisode dans Le Philosophe du dimanche. La vie et l’œuvre d’Alexandre Kojève (Gallimard, 2010), cela dit tout du personnage. « Il a une foi dans le pouvoir de la parole, et il est encore plus intéressé par l’action politique, remarque-t-il. Mais comme il n’est pas sûr du côté où les choses vont tourner, il ne cesse de se préparer à se mettre dans le bon sens, du bon côté. » L’épisode révèle également sa conviction que l’homme gagne sa liberté en mettant en jeu sa propre vie. Mais il aiguise le mystère nommé Kojève : pourquoi celui qui avait captivé le Tout-Paris intellectuel en délivrant pendant six années à la Sorbonne une lecture époustouflante de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel va-t-il abandonner, au sortir de la guerre, l’enseignement et la vie académique pour se consacrer à une carrière de fonctionnaire international au service de l’État français et de l’Europe ? Est-il un agent double au service du KGB, comme l’a laissé entendre une légende tenace, démentie par les connaisseurs, avant d’être confirmée par une enquête interne de la Direction de la surveillance de territoire (DST) et des documents exfiltrés du KGB ? Enfin, quel est le sens de cette reconnaissance universelle entre les hommes, les peuples et les genres, dans un « État universel et homogène », dont il fait le grand ressort de l’Histoire et de sa fin, mais qu’il accole tour à tour à des régimes politiques aussi différents que l’URSS de Staline, l’Europe pacifiée par les États-Unis ou le Japon, post-impérial et post-historique.
Longtemps, ces questions sont restées en suspens, car Kojève semblait s’être tenu, après ses célèbres leçons sur Hegel, à un relatif mutisme, entre sa carrière de fonctionnaire et ses interventions polémiques et contradictoires dans des revues confidentielles. Mais depuis une dizaine d’années, on découvre que s’il n’avait quasiment rien publié de son vivant – mis à part son fameux cours sur Hegel, mis en forme par Raymond Queneau –, il n’a cessé d’écrire et de correspondre (avec Leo Strauss et avec Carl Schmitt, notamment). Ses archives personnelles, léguées par sa compagne et exécutrice testamentaire Nina Ivanoff à la Bibliothèque nationale de France au début des années 2000, révèlent peu à peu le secret d’une œuvre beaucoup plus ample et systématique qu’on ne l’imaginait. Peu à peu traduite, objet de réappropriations multiples, en Chine et en Inde autant qu’en Russie, elle relance aujourd’hui l’interrogation sur sa pensée autant que sur sa vie.
Paris, 1933-1939 / Le souffle de l’esprit
Né en 1902 à Moscou dans une famille de la bourgeoisie aisée, Alexandre Vladimirovitch Kojevnikov a quitté la Russie bolchevique en 1920 – même s’il se considère lui-même comme communiste, c’est un bourgeois, dont le père adoptif a été tué par les bolcheviques et qui a lui-même failli être fusillé. Passionné de philosophie depuis l’adolescence, graphomane, curieux de tout et supérieurement intelligent, il tient depuis l’adolescence un journal philosophique qu’il perd lors de son voyage mais réécrira entièrement de mémoire. Il y formule déjà l’ambition de construire un « système ». Interdit d’accès à l’université par le nouveau régime, il décide d’aller faire ses études en Allemagne qu’il rejoint avec un ami via la Pologne – il y est un temps incarcéré parce qu’on le soupçonne (déjà) d’espionnage au service des communistes.