Coupe du monde de football 2026

Ali Benmakhlouf : “Les Marocains ont entamé un travail de conjuration du ‘déjà vu’ pour que la défaite de 2022 ne se reproduise pas”

Temps de lecture : 9 min

Ali Benmakhlouf : “Les Marocains ont entamé un travail de conjuration du ‘déjà vu’ pour que la défaite de 2022 ne se reproduise pas”

Les joueurs français Kylian Mbappé et marocain Achraf Hakimi font leur entrée sur le terrain lors de la demi-finale de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar opposant la France au Maroc. © Gabriel Bouys/AFP

Cet article est réservé aux abonnés.

Alors que le quart de finale du Mondial entre la France et le Maroc a lieu ce soir, à 22h, à Boston (États-Unis), le philosophe marocain Ali Benmakhlouf revient sur l’engouement de son pays pour l’équipe nationale, à la fois vitrine de la nation et alibi de ses incuries, mais aussi sur la dimension philosophique de ce match qui oppose la France à une ancienne colonie sur la base d’une égalité symbolique.


 

Pour toutes les nations, la Coupe du monde de football met en rapport avec la « force transcendante des règles ». Une leçon à l’heure où l’état chaotique du monde semble priver les règles de toute effectivité ?

 

« La Coupe du monde de football anime, échauffe même les esprits, tous les quatre ans. On peut se demander d’où vient une passion si communément partagée ? Pour une fois l’ampleur, l’amplification n’est pas donnée seulement par les réseaux sociaux, mais bien par les spectateurs et les téléspectateurs qui retrouvent le souhait de voir les matchs en commun, dans les cafés, dans les clubs, sur la place publique : plus de 10 000 personnes réunies sur la place Boujloud de Fès lors du match Maroc-Canada (le huitième de finale du 4 juillet dernier). La joie de converser avec les autres et non avec ChatGPT est pour une fois réelle. 

Je parlerai aujourd’hui essentiellement du Maroc. L’équipe qui joue sous le drapeau marocain est faite de joueurs qui évoluent, dans leur majorité, dans des clubs européens. Il s’agit donc d’une diversité et d’une marqueterie et non d’une homogénéité. En jouant pour le Maroc, ces joueurs montrent leur attachement à un pays où certains sont nés, mais où d’autres, nés ailleurs, rendent ainsi hommage au pays de leurs parents. Le sélectionneur, Mohamed Ouahbi est, par exemple, né en Belgique.

Appartenance et identification : le rôle dynamique de l’image

Ces joueurs ont décidé de représenter le Maroc à partir de leur appartenance de près ou de loin à ce pays. Ils permettent à la majorité écrasante des Marocains qui ne peuvent pas se déplacer facilement en Europe ou aux USA de voyager mentalement le temps d’un jeu : avoir un visa est devenu hors de portée pour la plupart des Marocains. Le monde n’est dans sa globalité accessible que par une lucarne ou par les réseaux sociaux.

“C’est le glissement de l’identification à l’appropriation qui explique la passion partagée”

 

Un processus d’identification explique en grande partie l’engouement de la population marocaine pour ces joueurs. Je dis “ces” joueurs et non “ses” joueurs. Autant l’identification s’explique aisément pour de multiples raisons comme la construction d’une image positive d’une communauté à laquelle on appartient, le port d’un prénom bien répandu (Yassine, Sofyan, Achraf, Mohamed, Ayyoub, Anass, Zakaria, Marwan, etc.), autant l’appropriation sous la forme “nous avons gagné” pose un problème : ce ne sont pas les près de 40 millions de Marocains qui jouent, mais seulement une équipe d’une dizaine de joueurs. Le “nous” de “nous avons gagné” est un sophisme qui consiste à s’attribuer l’action d’un autre. 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Norme