Numéro spécial “Idées de demain 2026”
“Anarchisme dignitaire” : a-t-on le droit de tirer sur les PDG cupides ?
Robert Hanna. © Photographe inconnu
L’assassinat par Luigi Mangione du patron de UnitedHealthcare, assureur santé américain dénoncé pour des rejets d’indemnisation, en 2024, est-il justifiable ? Non, pour le philosophe anarchiste Robert Hanna, qui s’inscrit dans les pas de Kant : on ne peut sacrifier, au nom de la lutte contre l’injustice, la dignité de chacun.
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La faille fondamentale de la démocratie et de la politique démocratique est la manipulation toxique des croyances des gens au moyen de l’illogisme intentionnel, de la désinformation et de la sophistique. Un exemple flagrant de cette faille est l’idée profondément erronée selon laquelle, face à un problème moral et sociopolitique aussi grave que l’insuffisance et l’injustice qui caractérisent le système de santé américain (ce que j’appelle l’« enfer des soins »), la bonne réponse serait de tirer sur le PDG de la société cupide UnitedHealthcare.
Respect de la dignité humaine
Posséder, porter ou utiliser une arme à feu est déjà impossible à justifier rationnellement – et immoral, parce que cela viole le respect de la dignité humaine. De plus, la transformation d’un assassin armé en héros populaire est la manifestation caractéristique d’un « démon des armes ». Rechercher des alternatives post-démocratiques ici et maintenant est donc plus que simplement raisonnable : c’est un impératif moral et politique de le faire.
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Telle que je la comprends, la thèse de l’anarchisme philosophique dit qu’il n’existe pas de justification rationnelle adéquate pour l’autorité politique, l’État ou toute autre institution étatique ; et, en conséquence, la thèse de l’anarchisme politique dit que nous devrions rejeter et quitter l’État et les autres institutions étatiques afin de créer et d’appartenir à une communauté éthique universelle réelle, dans un monde où il n’y a pas d’États ni d’autres institutions étatiques.
Anarcho-socialisme cosmopolite kantien
Plus précisément, je pense qu’une version de l’anarchisme très originale découle naturellement de la philosophie morale de Kant, de sa philosophie de la religion et de son anthropologie politique, ou, en un mot, de la théologie morale kantienne existentielle. C’est un anarchisme radical politiquement, voire révolutionnaire, du moins farouchement opposé à l’État, subversif, et carrément de l’ordre de la désobéissance civile, mais en même temps pleinement fondée sur des principes moraux que j’appelle de manière quelque peu laborieuse l’anarcho-socialisme cosmopolite kantien existentiel dignitaire ou, pour faire court, l’anarchisme dignitaire.
Grosso modo, l’idée est que si nous prenons la fameuse injonction de Kant d’avoir le courage moral de se servir de son propre entendement et appliquons cet acte moralement courageux non seulement à l’« usage public de la raison » (c’est-à-dire, à l’activité intellectuelle, l’écriture et la parole ou l’auto-expression au sens large de « liberté d’expression »), mais aussi à nos choix individuels, notre agentivité individuelle, notre vie sociale partagée et, surtout, à ce que Kant appelle de manière assez trompeuse l’« usage privé de la raison » (c’est-à-dire, à nos vies sociales en tant que joueurs de rôles fonctionnels, ou fonctionnaires, au sein de l’État, y compris, par exemple, la citoyenneté ou la fonction publique) ; alors, le résultat est l’anarcho-socialisme cosmopolite kantien existentiel dignitaire.