La lettre du lundi
Capture de Maduro : Trump a-t-il agi en “président-PDG” ?
New York (États-Unis), le 5 janvier 2026. Le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores arrivent menottés à l’héliport de Wall Street, à Manhattan. © Kyle Mazza/CNP/DPA/Sipa
« Deux jours après l’opération américaine au Venezuela et alors que Donald Trump a réitéré son ambition de diriger le pays et ses ressources, la question se pose, au-delà de l’illégalité de l’opération en droit international, de savoir si une politique, même de prédation, peut longtemps se passer du droit.
“Hier soir, j’ai assisté à l’une des attaques les plus précises contre la souveraineté. Je veux dire, c’était une attaque pour la justice.” Ce lapsus conclusif de Donald Trump lors de sa conférence de presse, sidérante, sur l’intervention des forces spéciales américaines pour exfiltrer Nicolas Maduro du Venezuela, a le mérite de la clarté. Les États-Unis n’ont pas seulement exécuté une requête judiciaire à l’encontre d’un dictateur oppressif et sanguinaire, responsable de la mort de plusieurs dizaines de milliers d’opposants et de la ruine de son pays… et accusé par la justice américaine, aux côtés de sa femme, de trafic d’armes et de drogue.
Non, sans en informer le Congrès américain, comme l’y contraint la Constitution, sans l’aval de la communauté internationale via l’Organisation des Nations unies, considérée comme une institution d’un autre âge, et sans même invoquer les crimes précis qui justifieraient, en droit pénal international, de faire fi des frontières et de la souveraineté d’un État pour exercer une compétence universelle, Donald Trump a donc envoyé une gigantesque armada pour une opération de police dont “aucune armée du monde” ne serait capable.
À qui le tour ?
Objectif assumé au-delà de l’arrestation du contrevenant : “diriger le pays jusqu’à une transition sûre, appropriée et avisée”. Il s’agit aussi de confier aux “grandes compagnies américaines les infrastructures pétrolières” (à la différence du Congrès, elles ont été prévenues en amont). Enfin, le chef d’État américain souhaite s’assurer, selon la nouvelle Stratégie de sécurité nationale édictée en décembre dernier – seule base idéologique formelle invoquée à l’appui de l’opération, outre le mandat d’arrêt – que “la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question”. D’où les déclarations menaçantes sur Cuba (“prêt à tomber” sans le soutien du Venezuela), sur une intervention similaire en Colombie (“ça m’irait très bien”), et sur le Groenland, territoire souverain du Danemark, dont Trump a affirmé le lendemain dans son avion : “Nous [en] avons besoin pour des raisons de sécurité nationale. C’est tellement stratégique. […] Nous nous [en] occuperons dans environ deux mois.”
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Ne doit-on pas d’abord s’étonner qu’une telle opération puisse être menée en ne s’autorisant que de l’ambition économique et militaire (“run” and “command”), en faisant fi de tout cadre juridique international susceptible de légitimer l’ingérence militaire et de tout projet politique susceptible de lui assurer une finalité (organisation d’élections libres, retour de l’opposition et des réfugiés, jugement des crimes du régime, retour du Venezuela dans le concert des nations…) ?
Gérer l'État comme une entreprise
Tout se passe comme si Donald Trump s’était conformé en tous points à l’image du “président-dictateur-PDG”, forgée par Curtis Yarvin. Aux yeux de cet idéologue néo-réactionnaire, cette figure de nouveau souverain gérerait l’État comme une entreprise au lieu de se soucier de valeurs morales, juridiques ou politiques. Sauf qu’en se privant de donner la moindre justification à ce modèle de domination, les États-Unis de Donald Trump risquent de buter sur une réalité plus impalpable – mais à long terme tout aussi décisive –, que celle de l’or noir et de la puissance des armes. Nombre de critiques font valoir l’“illégalité” de l’opération trumpienne du point de vue du droit international, qui garantit la souveraineté des États et interdit, sauf exception, le recours à la force. Mais d’autres font valoir qu’en l’absence d’un super-État mondial susceptible de le faire respecter, il ne s’agit que de conventions ne s’imposant qu’à ceux qui sont disposés à s’y conformer, en fonction de leurs intérêts ou de leur bonne volonté.
Les fictions du droit international
Dans un texte intitulé “Droit international, droits de l’homme et politique” (inclus dans le recueil Le Temps présent. Écrits 1945-2005, paru chez Belin), le philosophe Claude Lefort appelait à dépasser cette antinomie : “Le droit international se prête à deux fictions : l’une suivant laquelle il aurait procuré aux États un langage leur permettant de poursuivre leurs objectifs propres et de dissimuler aux yeux des peuples que leurs relations sont fondées sur une hostilité réciproque ; l’autre, suivant laquelle l’ordre international requiert la suprématie du droit, et cette suprématie requiert la formation d’une autorité au-dessus des États qui devienne l’organe d’une humanité souveraine.” Plus consistant qu’une simple convention mais privé de garant ultime, tendu entre l’exigence d’universalité et la pluralité irréductible des communautés politiques, le droit international est “en gestation” depuis deux siècles, soutenait Lefort, en renvoyant à la reconnaissance du crime contre l’humanité, mais aussi à l’institution d’une Cour de justice et d’une Cour pénale internationales.
Cette gestation, lente et conflictuelle, n’est peut-être pas irréversible. Et Donald Trump vient peut-être d’y mettre un coup d’arrêt, qui pourrait faire jurisprudence chez d’autres autocrates. Mais en omettant toute référence au droit et en préférant s’arrimer à la matérialité des seuls intérêts et de la force brute, les États-Unis de Donald Trump pourraient bien se heurter à une limite plus profonde que l’illégalité – et que personne ne peut forcer, parce qu’elle n’appartient à personne –, celle de l’illégitimité. »