Entretien

Emmanuel Levine : “Maduro a dévoyé le logiciel de la pensée décoloniale dont il se renvendiquait”

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Emmanuel Levine : “Maduro a dévoyé le logiciel de la pensée décoloniale dont il se renvendiquait”

Entre deux portraits du héros vénézuélien Simon Bolivar en arrière-plan, le président Nicolás Maduro s’exprime lors d’une conférence de presse au palais présidentiel Miraflores à Caracas (Venezuela), le 30 décembre 2014. © AP/Ariana Cubillos/Sipa

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Le président du Venezuela Nicolás Maduro, aujourd’hui aux mains des États-Unis, voulait incarner la lutte contre l’impérialisme américain, se réclamant de la tradition des pensées décoloniales. De quels penseurs s’inspirait-il ? En quoi a-t-il dévoyé leurs idéaux ? Et comment les mouvements décoloniaux se positionnent-ils par rapport au dictateur ? L’explication du philosophe Emmanuel Levine, spécialiste de ces questions.


 

Nicolás Maduro avait créé un “Institut de la pensée décoloniale”. Quel était son objectif ?

Emmanuel Levine : Maduro avait annoncé en grandes pompes la création d’un « Centre national d’études pour la décolonisation » en 2018, à l’occasion de la 3e édition d’une école de pensée critique décoloniale. Défendue par le sociologue portoricain Ramón Grosfoguel et le philosophe argentino-mexicain Enrique Dussel, cet institut devait servir à débusquer et mettre en cause l’eurocentrisme encore prégnant dans l’enseignement scolaire et universitaire. Sur le plan international, il s’agissait de placer stratégiquement le régime bolivarien à la pointe de l’anti-impérialisme (états-unien) et de la décolonisation des savoirs. Sur le plan national, Maduro peaufinait encore son image d’intellectuel populaire, qu’il cultivait très régulièrement à la télévision et sur d’autres plateformes, en recommandant souvent des lectures philosophiques aux Vénézuéliens.

“Contrairement à Chávez, on cherchera en vain les véritables mesures socialistes des trois mandats de Maduro”

 

Depuis son avènement au pouvoir, de quels penseurs s’est-il inspiré ?

Maduro se présentait lui-même comme chaviste, c’est-à-dire « bolivarien, marxiste et chrétien ». Reprenant le logiciel forgé par Hugo Chávez, il s’inscrivait lui-même dans la lignée des grands acteurs et penseurs de l’émancipation latino-américain. Des vénézuéliens Simón Rodríguez [le mentor de Bolivar] et Simón Bolívar, il retenait les principes de justice sociale, d’indépendance nationale et d’unité panaméricaine contre un ennemi impérialiste (l’Espagne au XIXe siècle, les États-Unis aujourd’hui). À la suite du cubain José Marti, célèbre auteur de Notre Amérique, il revendiquait un anti-impérialisme culturel et les idées socialistes de nationalisation et de solidarité. Puisant dans la pensée du marxiste indigéniste péruvien José Carlos Mariátegui et du marxiste vénézuélien Federico Brito Figueroa, il prônait un socialisme intégrant les questions écologiques, raciales et coloniales, puisant dans l’histoire des luttes du pays. Last but not least, son contemporain Enrique Dussel avait conceptualisé dans sa philosophie politique de la libération les principales catégories de la « révolution bolivarienne » : le « pouvoir obédientiel » (ou pouvoir obéissant) qui consiste à gouverner démocratiquement en restant au service du « pouvoir populaire » ; la participation directe des citoyens à toutes les échelles pour lutter contre la fétichisation du pouvoir aux mains d’une caste dominante ; l’articulation par un leader des revendications des différentes composantes du peuple (ouvriers, paysans, indigènes, etc.) ; ou encore, la rébellion toujours possible des opprimés et des exclus contre un pouvoir devenu oppresseur. À la mort de Dussel en 2023, Maduro a d’ailleurs reconnu cette dette dans un hommage télévisé.

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