Histoire des idées
Une histoire de la “pensée décoloniale", épisode 1/5 : il était une fois en Amérique... latine
Page du “Codex Durán” (1581) aussi appelé “Histoire des Indes de la Nouvelle Espagne et des îles de la terre ferme”, écrit par Diego Durán. Ici : Pedro de Alvarado (vers.1485-1541), compagnon d’armes de Cortés (1485-1547), encerclé par des Aztèques. Papier vélin, Bibliothèque nationale de Madrid (Espagne) © Bridgeman Images
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Le décolonialisme est-il un « islamo-gauchisme » ? Pas de doute pour Frédérique Vidal ou Jean-Michel Blanquer. Et d’ailleurs, ils gangrèneraient la société et l’Université. Ça bataille dur du côté de l’islamo-gauchisme, entre ceux qui tâchent d’en proposer une définition et ceux qui dénoncent des calomnies aux accents complotistes rappelant les heures les plus sombres du « judéo-bolchévisme ». Mais sait-on vraiment de quoi on parle ? Revenons, dans ce premier épisode, aux sources de cette pensée, qui vient d’Amérique – mais pas forcément de celle qu’on croit…
En France, quand on parle du décolonial, on songe souvent spontanément au Parti des Indigènes de la République (PIR). Et notamment au livre polémique Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique, 2016), de la non moins polémique Houria Bouteldja, qui en était la porte-parole jusqu’en octobre 2020. Les prises de position de celle-ci semblent avoir enfermé le décolonial français dans des accusations d’islamisme, d’antisémitisme ou d’homophobie. Le militantisme vindicatif des Indigènes ne saurait pourtant résumer le champ infiniment plus riche et subtil des « études décoloniales », encore quasiment inconnues en France. Alors, de quoi parle-t-on vraiment quand l’on dit « décolonial » ?
Une origine latino-américaine
Le terme décolonial est emprunté à l’espagnol decolonialidad, que l’on pourrait définir comme l’ensemble des moyens théoriques et pratiques qui cherchent à déconstruire la « colonialité ». Ces notions ont été, d’abord, théorisées au sein du réseau « modernité/colonialité ». Ce groupe de chercheurs de nationalité ou d’origine latino-américaine commence à se réunir en colloque en 1998 et à publier des ouvrages collectifs pour élaborer une théorie critique ancrée dans la réalité latino-américaine.
Le noyau embryonnaire du Groupe modernité/colonialité s’est formé à l’Université d’État de New York à Binghamton. Pourtant, à quelques rares exceptions près, la totalité des intervenants n’était ni née aux États-Unis, ni n’avait pour référence des philosophes anglo-saxons. Les campus états-uniens ont donc servi de décor ou de point de convergence pour des penseurs et des idées qui venaient d’ailleurs, et notamment d’Amérique latine et des Caraïbes. Le décolonial n’est pas, contrairement à ce que l’on entend parfois, une pensée nord-américaine.