Histoire des idées

Une histoire de la “pensée décoloniale", épisode 3/5 : l’apport français

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Une histoire de la “pensée décoloniale", épisode 3/5 : l’apport français

Frantz Fanon (g.) © Rue des archives. Emmanuel Levinas (d.) © Hannah Assouline/Opale/Leemage

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Troisième épisode de notre série consacrée au mouvement « décolonial ». Après ses origines latino-américaines et ses débats internes, Emmanuel Levine montre en quoi les decolonial studies se sont inspirés d'une sorte de nouvelle « French Theory », « un medley critique venu hanter l’image que la France se fait d’elle-même ». Et ce, à partir d’auteurs tels que Frantz Fanon, Emmanuel Levinas ou Roland Barthes. Récit.

 

Dans la polémique actuelle contre l’islamo-gauchisme, qui aurait supposément infiltré les universités françaises, se rejoue la querelle de l’anti-américanisme. Comme l’intersectionnalité ou les études sur le genre et la race, le décolonial serait une invasion états-unienne dont les analyses ne pourraient pas immédiatement s’appliquer à la France, en raison d’une culture politique et d’un passé colonial distincts. Et si les études décoloniales, pourtant encore embryonnaires dans nos universités, n’étaient au contraire qu’un retour à l’envoyeur de théories originellement « bien de chez nous » ?

On a vu dans le premier épisode que le Groupe fondateur « modernité/colonialité/décolonialité » était originaire d’Amérique latine. Mais si l’on se tourne à présent vers ses sources, on s’aperçoit en effet qu’elles sont pour une grande part... françaises. Alors, le décolonial latino-américain aurait-il constitué sa propre « French Theory » ? 

Une toute autre " French theory "

On a appelé du terme anglais (qui ne fait pas l’unanimité) de « French Theory » un ensemble d’auteurs français qui ont gagné en popularité aux États-Unis à partir des années 1970. On trouve parmi eux Claude Lévi-Strauss, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Monique Wittig, Julia Kristeva, Louis Althusser, Jacques Lacan ou encore Jean-François Lyotard. Ce regroupement artificiel de structuralistes, poststructuralistes et postmodernes est le résultat de décontextualisations et de retraductions de certains concepts devenus des slogans : la « déconstruction » derridienne, le « biopolitique » foucaldien ou le « rhizome » deleuzien.

Les études décoloniales ne sont donc pas à proprement parler une nouvelle « French Theory »… mais elles s’en sont construit une autre : avec d’autres auteurs français qui, eux non plus, n’avaient pratiquement rien à voir ensemble, qui n’appartenaient pas aux mêmes traditions et n’ont pas pensé les mêmes objets. Et, pour certains, n’ont pas même réfléchi à la question de la colonialité. Cette toute autre constellation de penseurs français des années 1960 aurait plutôt pour points communs :

  • d’avoir connu des expériences personnelles de déplacement et de violence ;
  • de s’inspirer de sources étrangères ou marginales par rapport à la France métropolitaine ;
  • d’avoir pour objets d’étude principaux l’altérité et le pouvoir.

Contrairement à la vision américaine de la « French Theory », les membres du Groupe modernité/colonialité/décolonialité ont directement lu les auteurs susmentionnés en français, les ont parfois rencontrés et n’ont jamais prétendu les unifier en un seul courant. Associant philosophes canoniques et figures moins connues en France, penseurs engagés et d’autres critiqués pour leur apolitisme supposé, les décoloniaux ont réécrit leur propre histoire des idées françaises du XXe siècle. Où il est normal de lire ensemble Frantz Fanon et Emmanuel Levinas, Fernand Braudel et Paul Ricœur.

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