La lettre du jeudi
Bayrou en PDG-roi
Discours télévisé du premier ministre François Bayrou le lundi 25 Août 2025. ©Maxime Fraisse/Sipa
« En se soumettant à un vote de confiance, notre Premier ministre joue aux dés. Geste suicidaire ? Tactique ultime ? En réalité, son acte révèle l’ampleur d’une crise politique profonde, où personne ne sait plus comment gérer cette entreprise obèse qu’est devenu l’État. Au risque de réveiller les pulsions autoritaires.
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Il y a fort longtemps, étudiante, j’ai traîné mes guêtres en école de commerce. Dès mon arrivée, j’y ai subi un traitement de choc : une semaine de serious game sur la gestion d’entreprise. Réunis en petits groupes, mes camarades et moi avions pour mission de piloter une grande boîte sur plusieurs années. Je n’y comprenais goutte : sortant de khâgne, je savais déchiffrer du latin, pas un bilan comptable. Or le but de l’administration était précisément de dessiller les binoclards de ma catégorie en nous plongeant dans le grand bain du management. À l’issue de chaque session – simulant une année d’exercice –, le programme adaptait les résultats de l’entreprise en fonction de nos décisions. L’occasion de tester quelques stratégies et d’en éprouver les conséquences. Sans surprise, baisser les coûts permettait par exemple de redresser le résultat net à court terme. Cependant, supprimer le budget “recherche & développement” menait à une érosion lente et massive de la valeur de la boîte.
À l’époque, ce jeu me semblait simpliste et infantilisant. Aujourd’hui, j’en viens à me demander s’il ne devrait pas faire partie d’un cursus obligatoire pour former nos responsables étatiques. Il semble en effet que le gros de la classe politique se divise en deux groupes : ceux qui se fichent de la dette, comme s’il était normal qu’un État vive au-dessus de ses moyens ; et ceux qui veulent imposer une diète drastique tout en manquant cruellement de vision à long terme. Le principe n’est pourtant pas si difficile à comprendre : la dette n’est pas un problème en soi, mais elle le devient lorsqu’on rogne le magot sans se soucier de l’avenir. En ce sens, le constat de Bayrou est assez juste : on a passé des années à dépenser sans investir, et il faut que ça change. Reste à savoir dans quels postes de coûts sabrer et quelles actions mener pour donner un coup de fouet à notre économie moribonde. Or le programme du gouvernement est pour le moins timoré. Au lieu d’un débat sur les sacrifices à faire, il propose une “année blanche”. Au lieu d’esquisser un plan pour affronter le futur, il se contente de vouloir saupoudrer des aides aux entreprises et de gaspiller de l’argent dans la bulle financière qu’est en train de devenir l’IA. Quid de l’écologie ? Des grands travaux à lancer pour concrétiser une transition énergétique sérieuse ? À ce stade, on attend toujours.
Mais ce qui m’attriste le plus dans cette démission collective, c’est la brèche qu’elle ouvre aux fossoyeurs de la démocratie qui, nous le savons, se réjouissent de voir le système parlementaire patauger dans la semoule. Dans le dernier numéro de Philosophie magazine, j’ai interviewé Curtis Yarvin, gourou de la droite extrême américaine. Cet ingénieur de formation, blogueur culte dont s’inspire notamment le vice-président des États-Unis J. D. Vance, est connu comme l’un des piliers du courant des « Lumières sombres », qui a pour projet clair et assumé d’enterrer la démocratie. Selon lui, il est évident qu’un État devrait être géré comme une entreprise. Non pour générer du profit à court terme, mais pour assurer la prospérité des citoyens. Yarvin aurait sans doute apprécié le petit jeu de mon école de commerce, destiné à nous montrer comment gérer une organisation en bon père de famille. Une vision assez basique, certes, mais qui peut se défendre et semble à première vue dépasser le simplisme d’un libertarisme forcené.
C’est lorsqu’il est question de la manière dont doit être mise en place une telle politique que Yarvin révèle la violence de son projet. D’après lui, cette bonne gestion ne peut être qu’imposée par un pouvoir autoritaire. Son idéal ? Un “PDG-roi” qui régnerait en maître incontesté sur son entreprise-État. Ses modèles ? Louis XIV, Frédéric le Grand… ou encore Mohammed ben Salmane. “Tout changement sérieux dans un régime ne peut être accompli que par un seul homme”, m’a-t-il affirmé lors de notre entretien, se réclamant de Machiavel. “Il faut une unité de commande, et donc une structure autoritaire.”
Inutile de l’interroger sur le cas Bayrou : selon lui, le problème n’est ni Bayrou ni un autre, mais le régime même. La démocratie est faible, il est grand temps de la balayer. Aux États-Unis, de tels discours ont essaimé, aboutissant à la réélection de Donald Trump. En France, nous sommes à la croisée des chemins. Laisserons-nous les adversaires de la démocratie se nourrir de nos atermoiements ? Ou bien trouverons-nous enfin la force de nous unir pour réformer le pays ? »