Un classique éclaire le présent

Angèle, Sartre et le conflit des valeurs

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La chanteuse belge Angèle pendant le défilé Chanel automne-hiver 2020-2021, le 3 mars 2020, à Paris.

La chanteuse belge Angèle pendant le défilé Chanel automne-hiver 2020-2021, le 3 mars 2020, à Paris. © François Guillot/AFP

Le retournement de situation a de quoi surprendre : alors que le rappeur Roméo Elvis est accusé d’agression sexuelle par une jeune femme, c’est la sœur de ce dernier, la chanteuse Angèle, qui se retrouve sous le feu des critiques. Féministe engagée, la jeune femme n’a jamais caché ses convictions, dénonçant régulièrement les discriminations dont les femmes sont l’objet. Sa chanson Balance ton quoi est devenue un hymne régulièrement scandé en manifestation. Elle a par ailleurs fait son coming-out début août en révélant le nom de sa compagne. Aujourd’hui, les internautes lui demandent de réagir publiquement au comportement de son frère. Angèle se retrouve dans une situation délicate mêlant à la fois attachement familial et engagement sociétal. Un conflit de valeurs que Sartre décrit dans son livre L’Existentialisme est un humanisme (1946) : face à un tel dilemme, comment prendre une décision librement et en toute conscience ?

  • Angèle s’est sans doute trouvée face à une alternative difficile : celle de ne pas réagir pour ne pas accabler son frère, ou celle de condamner son comportement afin de réaffirmer ses convictions et de ne pas être accusée de faire deux poids deux mesures. C’est en tout cas à cette alternative que les internautes confrontent la jeune chanteuse. C’est une situation complexe qui mêle à la fois l’affectif, l’attachement familial et l’engagement politique et sociétal de la jeune femme. 
  • Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre propose un exemple frappant de conflit de valeurs. Un jeune homme lui présente un dilemme : soit il part rejoindre les Forces françaises libres en Angleterre et abandonne derrière lui une mère qui ne vit que pour lui, soit il reste avec elle, renonçant à son idéal et à se battre aux côtés de ses camarades. Deux types de valeurs se confrontent ici, celles familiales de solidarité et de loyauté, et celles plus générales de l’intérêt commun de la collectivité. Sartre pose lui-même la question : « Quelle est l’utilité la plus grande, celle, vague, de combattre dans un ensemble, ou celle, précise, d’aider un être précis à vivre ? Qui peut en décider a priori ? Personne. Aucune morale inscrite ne peut le dire. » 
  • Comme le jeune élève, Angèle s’est probablement elle aussi sentie tiraillée entre des considérations privées, familiales, et des convictions publiques et sociétales. Or, comme le souligne Sartre, il ne semble pas qu’il puisse y avoir finalement de solution tranchées, de choix plus favorable qu’un autre. Il n’y a pas de morale préétablie permettant de faire le meilleur choix, de hiérarchiser les valeurs. « Si les valeurs sont vagues, et si elles sont toujours trop vastes pour le cas précis et concret que nous considérons, il ne nous reste qu’à nous fier à nos instincts. » Finalement, Angèle a réagi en condamnant tout acte allant à l’encontre de ses principes. Elle précise néanmoins la difficulté pour elle d’apprendre par Internet la mauvaise conduite d’un proche. Comme le conseillait Sartre à son élève : « Vous êtes libre ; choisissez, c’est-à-dire inventez. Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu’il y a à faire ; il n’y a pas de signes dans le monde. » Angèle a au moins prouvé qu’elle pouvait s’affranchir, du moins pour un temps, de la morale des réseaux sociaux. 
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