Littérature

Quand Sartre lisait “L’Étranger” de Camus

Temps de lecture : 6 min

Albert Camus (à g.), le 13 juin 1947. Jean-Paul Sartre (à dr.), vers 1955. Photomontage PM

Albert Camus (à g.), le 13 juin 1947. Jean-Paul Sartre (à dr.), vers 1955. Photomontage PM. © AGIP/Bridgeman Images © René Saint-Paul/Bridgeman Images

Cet article est réservé aux abonnés.

Le roman iconique d’Albert Camus fête ses 80 ans. Pour l’occasion, nous avons relu la critique, ou plutôt « l’explication » qu’en faisait Sartre dans une revue, en 1943. Sur un ton amical mais professoral, qui oscille entre bienveillance et une certaine condescendance, Sartre fait l’exégèse de cette œuvre fondatrice, louant le philosophe plus que l’écrivain. Retour sur un texte méconnu, mais passionnant.

 

En mai 1942, Albert Camus publie, à 29 ans, son premier roman : L’Étranger, aux éditions Gallimard. Le livre fait grand bruit dans le landerneau. Jean-Paul Sartre, qui a publié La Nausée trois ans plus tôt, se charge d’écrire une recension du roman dans la revue Les Cahiers du Sud (version dissidente de la Nouvelle Revue française alors dirigée par le « socialiste fascisant » Drieu la Rochelle), dans l’édition de février 1943. Ayant déjà fourbi ses armes dans la critique, Sartre propose, comme le titre le formule explicitement, « une explication » du texte de Camus.

Pourquoi cette formule un peu scolaire ? Sans doute peut-on y voir une forme de condescendance de la part de Sartre vis-à-vis de Camus, qui est de près de dix ans son cadet. Après tout, l’un est normalien, agrégé, docteur et professeur de philosophie en khâgne, alors que l’autre n’est qu’un journaliste armé d’un mémoire de philosophie. Entre les lignes, le texte de Sartre ressemble à une copie corrigée de la main d’un sévère professeur. Citant Le Mythe de Sisyphe, paru dans la foulée en novembre 1942, Sartre remarque : « M. Camus met quelque coquetterie à citer des textes de Jaspers, de Heidegger, de Kierkegaard, qu’il ne semble d’ailleurs pas toujours bien comprendre. »

Comme un maître devant une classe, il propose une problématique, somme toute très scolaire elle aussi : que signifie le titre L’Étranger ?

“L’étranger, homme parmi les hommes”

Qui est l’étranger du livre ? Meursault, le personnage principal, sans aucun doute. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Sartre indique, avec pédagogie, les différents sens que peuvent recouvrir ce terme. Tout d’abord, « l’étranger, c’est l’homme en face du monde ». L’être humain n’est pas jeté dans le monde mais placé en dehors de lui. D’où le sentiment de non-sens. Pour rappel, l’élément perturbateur de l’intrigue est un rayon de soleil sur une plage algérienne qui aveugle Meursault et dont les conséquences sont tragiques : il tue « un Arabe » au couteau.

Cet article est réservé aux abonnés