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Angoisse, sidération, trouille… 10 nuances de la peur

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Angoisse, sidération, trouille… 10 nuances de la peur

De g. à dr. et de haut en bas : Jean-Paul Sartre, Baruch Spinoza, Naomi Klein, Elias Canetti, Sénèque. Edmund Burke, Aristote, Thomas Hobbes, Simone Weil, Paul Ricœur.

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La peur est partout, surtout par les temps qui courent : peur de la guerre, de la pauvreté, du réchauffement. Mais comment nommer ses diverses manifestations ? Qu’est-ce que qui distingue la crainte et la terreur, l’angoisse et l’anxiété, le stress et la trouille ? Les philosophes, d’Aristote à Paul Ricœur, nous aident à y voir plus clair. 


1) La crainte

Du latin trĕmĕre, qui signifie trembler, la crainte est un trouble mêlé d’inquiétude et d’appréhension devant quelque chose de menaçant et dont on ne perçoit pas bien les contours. « Si nous jugeons que la chose qui peut arriver est mauvaise, alors pénètre dans notre âme la forme que nous nommons crainte », explique Spinoza dans le Court Traité (1660). Pour le philosophe, qui analyse cet affect dans l’Éthique (1677), la crainte s’oppose à l’espoir, tous deux nés « de l’image d’une chose future ou passée dont l’issue est tenue pour douteuse ». Selon lui, la crainte est une « tristesse inconstante » car, si on lui ôte le doute, elle se transformerait en désespoir. Comme avec la crainte, on ne voit pas clairement ce qu’on deviendra. Spinoza la considère alors comme une ennemie de la raison. Elle nous pousse même au vice, qui vient illusoirement pallier notre inquiétude. La compréhension lucide du réel, au contraire, élimine à la fois l’ignorance et le vice.

2) La sidération

Lorsque notre corps se fige et que nos membres se raidissent, nous sommes en état de sidération. Ce mot, qui vient du latin sideratio, signifie être frappé d’insolation et subir l’action funeste des astres – sans que l’on n’y puisse quoi que ce soit. En psychopathologie il désigne également « un arrêt brusque et complet d’une ou de plusieurs fonctions physiologiques ou psychiques ». La sidération peut découler d’une action qui s’impose à nous avec fracas. C’est notamment le cas d’une décision politique, qui peut provoquer un effet de sidération bloquant toute capacité de réaction, comme l’explique Naomi Klein dans La Stratégie du choc (2007). Cette stratégie consiste à « intervenir immédiatement pour imposer des changements rapides et irréversibles à la société éprouvée par le désastre ». Pour l’essayiste canadienne, les partisans de la stratégie du choc « croient fermement que seule une fracture radicale [...] peut produire le genre de vastes pages blanches dont ils rêvent ». Ces moments de « grande malléabilité » ouvrent une brèche, dans laquelle les décisions politiques transgressives s’engouffrent. « Psychologiquement sans amarres et physiquement déplacé », l’individu est sidéré, proprement incapable. « Le désastre déclencheur – le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif », appuie Klein. Ces « échos de la terreur » rendent les sociétés passives. Souvent à dessein.

3) L’angoisse

L’angoisse exprime un resserrement, une gêne. Le terme dérive d’angustus, toujours en latin, qui signifie étroit ou serré. Cette angoisse, Jean-Paul Sartre la décrit avec acuité dans son roman La Nausée (1938). « Devant le passage Gillet, je ne sais plus que faire. Est-ce qu’on ne m’attend pas au fond du passage ? Mais il y a aussi, place Ducoton, au bout de la rue Tournebride, une certaine chose qui a besoin de moi pour naître. Je suis plein d’angoisse : le moindre geste m’engage », s’alarme le protagoniste, Roquentin. L’angoisse a un sens directement philosophique pour l’existentialisme. Selon Sartre, elle vient de la prise de conscience de la liberté individuelle. Et elle est vertigineuse. Roquentin découvre sa liberté dans un monde absurde, si bien qu’il perd pied. « Je tournai dans les rues désertes du quartier Beauvoisis : les maisons me regardaient fuir, de leurs yeux mornes. Je me répétais avec angoisse : où aller ? où aller ? Tout peut arriver. » Sartre l’explique dans L’Être et le Néant (1943) : « C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté ou, si l’on préfère, l’angoisse est le mode d’être de la liberté comme conscience d’être. » Il s’inscrit dans la continuité de Kierkegaard, pour qui « l’angoisse est le vertige de la liberté ». Face à ce vertige, Roquentin est pris de nausée. Ce qui l’amène à cette prise de conscience aiguë : « C’est donc ça, la Nausée : cette aveuglante évidence ? Me suis-je creusé la tête ! En ai-je écrit ! Maintenant je sais : J’existe – le monde existe – et je sais que le monde existe. C’est tout. » Quand vous éprouvez de l’angoisse, dites-vous que précisément, vous êtes à l’orée de ce qu’il y a de plus précieux en vous : la liberté !

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