Extension du domaine du choix
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Cet article est issu du numéro 97 de Philosophie magazine « Peut-on choisir ses désirs ? », en kiosque le 18 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Longtemps, le désir a été marqué par l’interdit. Mais le paysage a changé. Nos angoisses ne naissent plus de la crainte du péché et de sa transgression, mais du vertige devant la multitude des options qui s’offrent à nous. Récit d’une mutation.
« Jamais auparavant (et jamais par la suite) je n’éprouvai une telle surprise et une telle fureur d’impuissance qu’en cette seconde où, prête à toutes les extravagances (prête à jeter d’un seul coup dans l’abîme toutes les réserves d’une vie bien administrée, toutes les énergies contenues et accumulées jusqu’alors), je rencontrai soudain devant moi un mur d’absurdité, contre lequel ma passion venait inutilement buter. »
La femme qui s’exprime ainsi est une aristocrate anglaise. Elle se trouve sur le quai de la gare de Monte-Carlo. À 42 ans, alors que sa vie lui apparaissait, depuis la mort de son mari et le départ de ses enfants, comme « sans but et inutile », elle s’est décidée à quitter tout ce qui la rattachait encore à la bonne société pour suivre un jeune homme rencontré la veille au casino. Subjuguée par la fascinante beauté de ses mains et de son visage, et par sa passion pour le jeu, elle s’est sentie happée par une « puissance magique », par cette « volonté qui pousse les gens à se jeter à l’eau avant qu’ils aient eu le temps de réfléchir à la témérité insensée de leur entreprise ». Dans la profondeur de la nuit, elle a sauvé le jeune homme de la banqueroute et du suicide, et ils se sont donnés l’un à l’autre comme si leurs corps se débattaient au-dessus d’un abîme. Au matin, il lui a promis d’abandonner le jeu et de partir. Mais, à l’heure dite, il est retourné à son addiction. Si elle comprend qu’elle ne peut pas le sauver, elle ne regrette rien. Elle est « tombée comme par une trappe du chemin régulier de son existence », et les vingt-quatre heures qu’elle vient de vivre sont les plus intenses de toute son existence. « Éloignée pendant vingt ans de toutes les puissances démoniaques de l’existence, je n’aurais jamais compris la manière grandiose et fantastique dont parfois la nature concentre dans quelques souffles rapides tout ce qu’il y a en elle de chaleur et de glace, de vie et de mort, de ravissement et de désespérance. Et cette nuit fut tellement remplie de luttes et de paroles, de passion, de colère et de haine, de larmes de supplications, d’ivresse qu’elle me parut durer mille ans et que nous, ces deux êtres humains qui chancelaient enlacés vers le fond de l’abîme, l’un enragé de mourir, l’autre en toute innocence, nous sortîmes complètement transformés de ce tumulte mortel, différents, entièrement changés, avec un autre esprit et une autre sensibilité. » Voilà comment l’écrivain autrichien Stefan Zweig, extraordinaire sismographe de la passion, conçoit, au début du siècle dernier, dans Vingt-Quatre Heures de la vie d’une femme, le désir. Comme « une puissance mystérieuse plus forte que la volonté et que l’intelligence », une force inconsciente qui emporte les êtres là où ils ne seraient pas allés d’eux-mêmes et où, pourtant, quelque chose les attend depuis toujours. Comme un manque, une béance au cœur de notre être, où se joue pour chacun la confrontation entre le possible et l’impossible, entre la vie et la mort, entre Éros et Thanatos.