Ça grouille !

Anne-Sophie Moreau : “L’intérêt pour le moisi peut renvoyer à une forme de dépression à l’échelle de l’humanité”

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Anne-Sophie Moreau : “L’intérêt pour le moisi peut renvoyer à une forme de dépression à l’échelle de l’humanité”

©Nancy Hughes/unsplash

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Poils étranges, couleurs verdâtres, odeurs putrides… En principe, le moisi nous dégoûte. Pourtant, il se glisse de plus en plus dans nos vies, comme le remarque Anne-Sophie Moreau dans son essai Fermentations. Kéfir, compost et bactérie : pourquoi le moisi nous fascine (Seuil, 2025). Philosophe, journaliste, directrice de la rédaction de Philonomist, notre collègue s’interroge : quel est le sens de cette recrudescence ? Entretien.


D’où est né votre intérêt pour la fermentation ? 

Anne-Sophie Moreau : C’est une idée qui a surgi à Berlin. J’étais dans un aéroport, et j’ai vu qu’on y vendait une bouteille de kombucha, décrite comme un « breuvage vivant ». J’ai trouvé fou que dans ce lieu mondialisé, aseptisé par excellence, on puisse trouver un produit fermenté, dans lequel grouillent des milliers de micro-organismes : des levures, des bactéries… En parallèle, je discutais avec un ami qui s’attelait à généraliser la pratique du compost à Paris. Je me suis alors intéressée à la fascination que suscitent aujourd’hui les micro-organismes – ce qu’on appelle communément les « microbes ». En explorant ce sujet, j’ai remarqué des signaux faibles, de petits bonds dans cette direction qui surgissaient partout dans le monde. Par exemple, il existe un « plan mares » en plein Paris. On a déjà installé 200 mares dans la capitale… Sachant qu’il y a peu, les marais étaient considérés comme des lieux insalubres qu’il fallait assécher à tout prix. Dans la même veine, les pouvoirs publics installent des champignonnières dans des parkings et se mettent à pratiquer la « gestion différenciée ». Le principe est de laisser pousser les mauvaises herbes entre les pavés de la ville. En architecture, il y a également toute une tendance qui consiste à mettre en place des murs et des toits végétalisés, à bâtir des maisons intégrées dans le sol, à façonner des biomatériaux conçus pour être prêts à encaisser des chocs. 

“Le moisi et la décomposition possèdent une certaine beauté : la beauté de ce qui va disparaître ou de ce qui est en train de disparaître”

 

Qui sont les gens qui s’intéressent au fermenté ? 

Je suis allée rencontrer des personnes issues de milieux sociaux très différents. Le fermenté passionne autant des militants plutôt anarchistes vivant dans des communautés rurales et amateurs de pain au levain que des startupeurs qui lèvent des fonds pour faire de la fermentation de précision – ce qui permet, par exemple, de remplacer la viande par des préparations à base de bactéries. Récemment, le youtubeur Squeezie a lancé sa marque de kombucha. Ce n’est pas un hasard : le fermenté est une vraie manne financière. Au-delà de cette mode de la fermentation alimentaire, j’ai noté un intérêt pour tout ce qui est travaillé par les micro-organismes : les champignons, la décomposition, tout ce qu’on associe traditionnellement à l’humide et au moisi. On trouve aussi des marques de luxe et des designers très à la mode qui remplacent le cuir par le mycélium, la partie souterraine des champignons. De son côté, la Nasa, l’agence spatiale américaine, s’intéresse à la « mycoarchitecture » – l’architecture des champignons – dans l’espoir de pouvoir construire des maisons à partir de mycélium sur la planète Mars ! Ce mouvement se traduit de différentes manières selon les milieux sociaux, mais dénote une fascination collective pour le travail des micro-organismes. Certains choisissent ainsi d’être enterrés par « humusation » – une pratique déjà légale dans certains pays. L’idée est de laisser les micro-organismes et l’humus décomposer notre corps et le dissoudre totalement. On participe alors à l’essor d’un terreau grouillant de vie, nourri par la décomposition de notre propre matière organique.

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