Annie Ernaux : “Il n’y a pas d’amour raté”
Annie Ernaux en 2011 (cc) Babsy / Wikimedia Commons
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Cet article est issu du numéro 103 de Philosophie magazine « Comment surmonter ses échecs ? », en kiosque le 22 septembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La grande romancière Annie Ernaux, qui a reçu le prix Nobel de littérature le 6 octobre 2022, revient ici sur les revers qui ont nourri sa vie. Car même un désastre amoureux, dit-elle, peut être l’enjeu d’une vérité, d’une beauté, voire d’une sagesse.
« Je m’y connais assez en échecs. Mon premier récit, écrit en 1963, n’a pas été accepté par les éditeurs. L’année d’après, j’ai fait lire le manuscrit à celui qui était devenu mon mari, son jugement n’était pas négatif, mais, par la suite, il en a fait un sujet de plaisanterie. C’était mortifiant. Comme j’étais obligée matériellement de travailler et que seul le métier de prof de lettres me plaisait, j’ai porté mes efforts vers l’agrégation. Je l’ai passée après la naissance de mon premier enfant sans l’avoir du tout préparée, donc ratée. L’année suivante, j’ai tenté le Capes, concours plus facile, que j’ai eu – mais toujours pas l’agrégation. Je la passerai pour la troisième fois en étant prof, et cette fois je l’aurai ! Après cette réussite officielle, j’ai ressenti un grand vide, et le désir, la nécessité d’écrire ont refait surface aussitôt. Seulement, mon premier manuscrit ayant été refusé, et mon entourage, de ma mère à mes amies, l’ayant su, je me suis remise à écrire dans le plus grand secret – je donnais le change en disant que je travaillais la thèse pour laquelle je m’étais inscrite ! – et j’ai envoyé tout aussi secrètement par la poste, à trois éditeurs, le manuscrit, Les Armoires vides, un roman autobiographique, qui sera retenu par Grasset et Gallimard. Il est symptomatique que j’aie, après sa publication, jeté la lettre, pourtant encourageante et juste que Jean Cayrol [alors éditeur au Seuil] m’avait écrite pour refuser mon premier manuscrit, comme on efface un échec Pourtant, ce n’est pas ainsi que je le vois maintenant, ce fut plutôt comme une étape nécessaire.
Si l’échec peut être créateur, la réussite est un leurre. Dans Mémoire de fille, mon dernier livre, j’évoque le sentiment de “triomphe de tout mon être” le jour où j’apprends que je suis reçue à l’École normale d’institutrices de Rouen : “je suis dans le moment pur de la réussite, dont je jouis avec une violence exaltée par la musique viennoise et la vue de mon reflet dans la glace, comme si elle figurait l’avenir et le monde où je suis attendue”. Mais à peine quelques lignes plus loin, je corrige : “c’est un moment aveugle, demeuré celui de l’erreur absolue, de l’entrée dans l’erreur”. La réussite est trompeuse car elle n’est que le résultat d’une action passée, et non une action en soi. Plus tard, j’ai vécu les succès de ma vie avec une sorte de tristesse, un sentiment de deuil. Lorsque je reçois un prix littéraire, comme le prix Renaudot pour La Place, ou qu’un livre rencontre du succès, j’ai la nostalgie de ce temps où j’écrivais dans la solitude et le doute, sans savoir ce que deviendra ce que je rédige. J’éprouve même parfois un sentiment d’impureté du succès. Je crois davantage à la fécondité de l’échec qu’à celle de la réussite.