Cinéma
D’Annie Ernaux à Audrey Diwan : donner à voir “L’Événement” de l’avortement clandestin
Anne (Anamaria Vartolomei, à droite), avec ses amies Brigitte (Louise Orry-Diquero, à gauche) et Hélène (Luàna Bajrami, au centre), dans le film L’Événement, d’Audrey Diwan, d’après le roman d’Annie Ernaux. © Wild Bunch distribution
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Le 24 novembre paraît le film L’Événement, fidèlement et magistralement adapté du roman d’Annie Ernaux paru en 2000, racontant l’histoire d’un avortement clandestin. Sous la plume de la romancière, et grâce à l’œil de la réalisatrice Audrey Diwan, l’avortement clandestin peut enfin devenir un « événement ». Lecture croisée de deux grandes œuvres.
« Mon double vœu : que l’événement devienne écrit. Et que l’écrit soit événement. » Cette formule de l’écrivain Michel Leiris est l’exergue du livre d’Annie Ernaux. Elle éclaire le programme de l’ouvrage : donner à l’avortement clandestin qu’elle a vécu dans sa jeunesse la force d’un événement. Mais les choses ne se font pas toutes seules. Le parcours d’Anne (incarnée dans le film par l’actrice Anamaria Vartolomei) permet de voir d’où partait la jeune femme et comment elle a pu enfin faire « quelque chose » – un événement, un livre – de cette indicible expérience. Retraçons d’abord tout ce qui empêche l’événement d’en être un.
Taire l’événement
Le silence. Dans le film, le mot « avortement » n’est pas prononcé une seule fois. La réalisatrice Audrey Diwan reste en ce sens fidèle aux paroles d’Annie Ernaux. À l’époque, écrit l’autrice, « c’était quelque chose qui n’avait pas sa place dans le langage ». L’immense solitude qui assaille le personnage, souvent privé de la possibilité de se confier à ses proches, contribue à assourdir l’événement, à le réduire à une expérience à la fois indicible et inaudible : à un « non-événement ».
Le temps qui s’allonge. Contre l’idée d’un événement qui surgit d’un seul coup, et auquel il faut réagir dans l’immédiat, la grossesse non désirée s’étire dans le temps, s’intègre au quotidien d’Anne. Les études, la famille, les profs… Le quotidien suit obstinément son cours, comme si rien ne se passait. Et même lorsqu’elle parvient enfin à formuler ce qu’il se passe, ses amis et son amant de l’époque – le géniteur – lui renvoient en pleine figure leur volonté de faire comme s’il n’avait pas eu cette information. Là où l’événement est une déflagration qui interrompt le cours du temps, l’interruption clandestine d’une grossesse non désirée est un long combat, silencieux et solitaire.